Chœurs

— Comment est-ce possible ? lance Emery à la table du mess.

Face à elle, Lakmé se cale plus profondément sur la banquette.

— C’est une anomalie qui peut arriver en théorie…

— Mais ça n’était jamais arrivé !

— Non, souffle Lakmé en détournant la tête pour éviter le regard perçant de la capitaine.

— Serait-ce une tumeur ?

— Pas du tout. Disons qu’Anastasion n’a plus reconnu la géographie de mon cerveau.

— Sois plus précise, s’il te plait.

— La plasticité de notre cerveau joue un rôle primordial dans la biostase. Eh bien, il semblerait que j’ai profité de ma période d’hypersommeil pour réagencer de façon assez prononcée certaines parties de mon lobe frontal.

— Et, tu dis qu’Anastasion t’a éveillé parce que tu produisais des ondes gamma.

— Il a cru que j’étais en train de mourir. Or, c’est vrai que mon activité cérébrale a connu une recrudescence étrange. J’ai étudié mes relevés sur la dernière année. L’influx nerveux s’est peu à peu établi dans mon cerveau comme si j’étais en état de veille, comme si j’avais même été attelée à la résolution de tâches complexes. Le jour de mon réveil, j’ai eu un pic d’ondes gamma semblable à celui observé au moment de la mort. Alors, il m’a aussitôt sorti du système pour économiser les ressources du vaisseau. Il a bien failli me terminer et m’évacuer, selon le protocole…

— Putain de protocole, tu m’as l’air en pleine forme. Montre-moi les données, dit-elle en attrapant la tablette abandonnée sur la table.

Alors qu’Emery se concentre sur l’écran, Lakmé étudie ce long visage effilé dont le sérieux rehausse la noblesse. Elle avait apprécié le toucher de sa main sur son bras quand la capitaine avait compris qu’elle se trouvait au cœur de la tourmente. Elle avait aimé le son de sa voix, son ton posé et doux, presque suave dans l’air. Lakmé s’étonne de ces impressions, elle qui déteste ce contact humain et ces attitudes maniérées que les membres de l’équipage s’employaient souvent à exacerber pour contrer leur programme hormonal d’inhibition. Encore une précieuse offrande de leur puce sous-cutanée, songe Lakmé en devinant toutefois qu’aucune de ses propres humeurs ne changerait s’il en avait été autrement.

Leur ADN à tous sur ce vaisseau était parfait. Pourtant, seuls les colons avaient la priorité de se reproduire, par insémination artificielle pour la plupart ou par des procédés physiques, s’ils demandaient une dérogation. L’équipage avait, quant à lui, une tâche à accomplir comme le cerveau d’un corps. Il menait la mission du transfert, il veillait sur les archives humaines, il évaluait, planifiait l’installation. Enfin, rarement, certains pouvaient se joindre au rang procréateur des colons. Peu le faisaient. Elle ne le ferait certainement pas. En tout cas, rien dans le transfert ne nécessitait d’entretenir des émotions ni même des liens d’affection.

Emery s’est redressée d’un mouvement vif pour s’adosser dans une attitude raide, les yeux toujours rivés sur l’écran. Lakmé ne doute pas un seul instant qu’elle va vite dénicher les originalités de l’eurythmie qu’elle avait créée pour elle-même au départ de Campion 7.

— Ta composition eurythmique est singulière ! Tu as eu les autorisations pour utiliser des musiques archaïques ?

Avec un sourire, Lakmé acquiesce et devance la demande qu’Emery ne manquera pas de faire. Elle glisse un doigt sur l’écran et présente son certificat eurythmique visé par l’institut Archaeus.

— Pourquoi as-tu fait cela ?

— Rien ne s’y opposait. La musique archaïque n’est qu’une musique comme une autre.

— Besoin de se distinguer, peut-être, jette Emery en la dévisageant.

Lakmé décide qu’il s’agit du bon moment pour lancer un esclandre.

— Écoute, je ne vois pas ce qu’il y a à redire sur ma composition. Elle est parfaite ! De la même façon que nous établissons un socle eurythmique par la transcription de la pulsation sismique et magnétique de Campion 7, ou par l’enregistrement perpétuel au cœur de son agora, je m’ancre dans des musiques plus ancestrales. C’est tout ! Mais j’emprunte tout autant à notre patrimoine, à l’essence de l’humanité. Je pensais que toi, tu serais la plus à même d’entendre ce concept ! Alors maintenant, oui, je suis dans la merde pour une raison inconnue. Suis-je responsable du protocole qui me condamne désormais ? Mais la vraie question, c’est : est-ce que tu vas me permettre de brider Anastasion pour que je reparte en hypersommeil, ou vas-tu me laisser mourir pendant ce voyage ?

L’air cesse de se mouvoir au-dessus de la table. Lakmé perçoit les battements de cœur d’Emery. Ses traits ne se troublent guère après le haussement de sa voix qui se réverbère encore sur les parois blanches du mess. En revanche, elle réfléchit âprement. Lakmé distingue une vibration provenir de ce crâne si bien dessiné. Si le phénomène s’était manifesté par de la lumière, elle aurait pu le décrire comme un halo violet frétillant autour de ses tempes. Il projette des vagues de courtes fréquences qui semblent venir souffleter sur son esprit. La sensation est stimulante, voire piquante. Elle envisage de s’en étourdir bien qu’elle devine que la capitaine va poursuivre son interrogatoire et découvrir ce qu’elle aurait préféré ne pas avoir à justifier. Lakmé l’entend avant même qu’elle n’ait parlé.

— Et pour les émissions de la sonde, sur Campion 8 ? lance Emery. Tu n’as avisé personne de cette initiative. Tu as profité de la non-prise en charge de ce flux par Anastasion. Je me trompe ?

Lakmé ne répond rien. Elle écoute les reproches qu’elle appréhende dans le silence : « je sais que ton orgueil est un problème, Lakmé. On s’en fout que tu appartiennes à la descendance de Campion. L’individu n’est rien dans un transfert. Je me demande pourquoi ils t’ont laissé y participer. J’ai lu ton dossier. Or, ton orgueil est un problème. Il n’y a bien que le placide Aurèle pour supporter ta compagnie. »

Lakmé s’étonne soudain. Malgré l’inhibition hormonale, elle perçoit un frétillement social amusant dans l’âme d’Emery au sujet d’Aurèle. Une trace claire d’ocytocine et de dopamine même.

— Je t’en prie, épargne-moi ce sourire et réponds-moi ! tonne la capitaine.

— Cette expérience est le fruit de ma curiosité plutôt que de mon orgueil, si c’est ce que tu penses ! Je me suis effectivement servie de la sonde de la future colonie. Tout simplement parce que ses émissions étaient une manne incroyable. Je sais que les extensions souterraines du module ont pénétré une cavité. L’interprétation sonore de sa sismologie et du magnétisme du noyau n’en reste pas moins fascinante. Elle ne ressemble à rien que je connaisse.

Elle attrape la tablette, cherche le flux de données provenant de Campion 8 et lance la captation rendue audible pour l’oreille humaine. Un ronflement grésillant emplit l’espace blanc du mess. Entre le plafond et le sol, de faibles battements aigus et secs tissent dans l’esprit de Lakmé d’autres dimensions à la salle qui les abrite. Beaucoup plus grande, beaucoup plus sombre et luisante à la fois, comme nichée sous un dôme épais. Emery écoute à peine et interrompt l’audio.

— Lakmé, je me fous d’entendre ce qu’enregistre la sonde, là-bas, sur Campion 8 ! Je veux que tu te remettes au travail et que tu me fasses un rapport qui détermine quoi, de tes musiques archaïques ou de cette captation géophysique, a joué un rôle sur la modification de ton réseau neuronal.

Lakmé étudie les yeux étrécis d’Emery, ses pupilles dilatées, ses sourcils tendus, sa bouche encore contractée. Elle statue avec détachement que même ces signaux évidents d’agitation ne sont pas ceux qui lui permettent d’interpréter son humeur. Le vrombissement saccadé qui emplit l’air lui semble plutôt la source de son entendement supérieur. La capitaine redoute la décision qu’elle va devoir prendre. Lakmé continue de la fixer en prenant conscience de son propre souffle, de son corps qui fonctionne au prix de mille infimes flux et reflux rythmiques, de ses ondes cérébrales peut-être. Elle ralentit sa respiration comme la manifestation physique d’une maîtrise soudaine et étrange pour distiller son calme dans l’environnement. Elle a l’impression de projeter un murmure devant elle, un voile nacré de parme et d’or. Il avance à la manière d’un écran de fumée et épouse le visage d’Emery. Lakmé voit peu à peu ses pupilles se contracter. Elle sait qu’elle l’a radoucie.

— OK, dit-elle alors enfin. Tu permets que je travaille en musique.

Emery agite la tête avec un sourire qu’elle ne parvient pas à retenir. Lakmé reprend délicatement la tablette des mains de la capitaine. Elle fouille le plus gros répertoire de compositions sauvées de l’oubli et lance une sonate.

— Mozart ! s’exclame-t-elle quand les notes énergiques d’un allegro con spirito, quoi que ces termes signifient, jaillissent de tout côté.

— Je connais le style Mozart, se rengorge Emery en haussant les sourcils. Tu me prends pour qui ?

Lakmé rit intérieurement.

— Et as-tu déjà entendu parler de l’effet Mozart ? réplique-t-elle avec une avidité excitée par le martèlement coloré des sons sur ses tympans.

Emery se redresse avec un visage attentif. Elle attend la réponse sans une once de trouble ou de gêne. Un peu comme Aurèle. Lakmé admet qu’elle l’apprécie.

— La transcription de vieilles données rapporte une forme de sagesse des sociétés primitives, reprend-elle. Elles avaient imaginé que la musique de Mozart favorisait l’ouverture de voies neuronales propices à améliorer l’exécution de certaines tâches. Pas mal, tout de même, pour cette humanité qui ne connaissait encore rien de l’eurythmie, non ?

— Toi et tes sociétés archaïques, dit Emery avec un sourire. Trouve-moi plutôt comment ta composition parfaite t’a sortie de notre spectre habituel d’hypersommeil ! Et surtout, comment on fait pour repartir toutes les deux en biostase, le plus rapidement possible !

Demain, elles réintègreront toutes deux leur caisson. Allongée sur sa couchette, Lakmé se convainc qu’elle avait eu raison de parler de l’effet Mozart dès qu’elles s’étaient retrouvées face à face. Le concept avait bien préparé la voie de son argument final. De toute façon, elle ne lui mentait pas vraiment, puisque l’ouverture de voies neuronales favorisée par certaines musiques archaïques était un fait étayé par les recherches de l’Institut. Peut-être même les balbutiements de l’eurythmie tout entière. D’ailleurs, la capitaine devait déjà le savoir même si ses connaissances étaient quelque peu approximatives à confondre ainsi Mozart avec un genre musical.

Emery Garbot était vaillante, valable, validée dans l’esprit de Lakmé. Elle lui reconnaissait tout à fait son rang de numéro une. Elle l’entendait maîtriser ses émotions pour mettre son raisonnement au travail en priorité. Lakmé ne lui mentait que par omission. Elle ne comptait pas mourir simplement parce qu’une IA était censée statuer mieux qu’un humain sur la manière d’assurer la survie de l’espèce. Certainement pas.

Sa dernière conversation avec Anastasion avait été sans appel.

— Je vous rappelle qu’il ne vous reste plus que six jours pour passer un scan cérébral concluant, avait-il dit sous sa forme holographique dans une tentative ironique de donner une dimension humaine à l’interaction.

— Et quand bien même le scan ne serait pas correct, avait rugi Lakmé malgré elle, tu dois préserver le transfert ! Or, je suis l’ingénieure en eurythmie. Je dois poursuivre la mission.

— Le docteur Hess, biostasienne en second, pourvoira son expertise en cas de besoin. Je suis navré. Je demande dès à présent à votre métabolisme de produire les hormones nécessaires pour vous faciliter ces moments de transition.

— N’en fais rien. C’est un ordre !

— Entendu.

— Donc, tu ne me laisseras même pas l’accès à ma composition eurythmique ?

— Non. Vos données démontrent que vous êtes hors protocole. À moins d’un scan satisfaisant, vous n’appartenez plus au champ d’application de l’Institut Archaeus.

— Mais je suis une descendante directe d’Euphèbe Campion, bon sang !

— Ce fait n’a aucune incidence. Je m’étonne que vous usiez de cet argument au vu de votre profil psychologique. L’état de stress, je suppose. Vous présentez des signes de mutation génétique que je ne peux conserver sur ce transfert. Vous savez bien que la surveillance d’un ADN exact est la garantie de la biostase. Vous êtes désormais hors cadre.

L’humanité avait bridé l’IA afin qu’elle ne la remplace pas tout naturellement, comme il avait été évident qu’elle le ferait. La biostase, l’eurythmie, la génétique, toutes ces béquilles purement liées à un état biologique, ne l’auraient pas freinée, elle, dans son exploration sidérale. Toujours immobile, dans l’ombre de ses quartiers, Lakmé songe avec amertume que ce carcan avait beau protéger l’espèce, il présidait maintenant à son destin de simple individu.

Elle bondit hors de sa couchette avec l’idée de jouir de cette enveloppe corporelle, précisément, puisqu’elle allait bientôt s’endormir pour peut-être ne plus jamais se réveiller. Elle se dirige vers le mess où elle a mené une expérience dans le sens de ce projet. Elle pénètre dans la salle silencieuse, mais habitée. Un simple fil de lumière court au pied des magasins de consommables et lève une faible lueur grise en ces heures de cycle nocturne. La silhouette sombre d’Emery se dessine devant un comptoir. Elle étudie l’étrange contenant qui attend là.

Lakmé la contemple depuis la porte. Cet être de chair et de sang rayonne d’une chaleur singulière au cœur de la gangue minérale du vaisseau. Elle en détaille les membres galbés, la taille élancée, les hanches, le bassin clairement féminin. Ce corps pourvoit la parfaite incarnation de l’intellect de sa capitaine : sain, fonctionnel, optimisé. Beau.

En s’approchant, elle s’avoue qu’elle éprouve pour elle une forme d’affection désormais. Emery lui avait accordé sa confiance et elle s’en trouvait flattée. Elle l’avait autorisée à juguler l’intervention d’Anastasion sur son caisson. Elle allait poursuivre le transfert hors du circuit principal et pourrait ainsi déployer l’eurythmie de fortune qu’elle avait préparée grâce à ses propres répertoires de musique archaïques. Des chansons, des opéras et des symphonies qui n’avaient au départ que la préservation d’un patrimoine pour finalité. Elle ignorait si sa composition fonctionnerait. Elle avait aussi patiemment convaincu Emery de la laisser utiliser à nouveau les émissions de Campion 8. La capitaine s’était rangée à son argument que l’ajout de sources rythmiques multiplierait ses chances de survie. Emery avait un tempérament quitte ou double comme elle l’avait découvert avec satisfaction. Si elle l’autorisait à accompagner ce transfert en marge de la biostase des colons, autant ne pas faire les choses à moitié. Lakmé n’avait juste pas mentionné son intime conviction que les cliquetis claquants qui leur parvenaient de la sonde étaient sans doute à l’origine de sa légère déviation génétique. Emery, quant à elle, s’était accroché à l’effet Mozart pour imaginer dans les musiques archaïques un sortilège étrange issu du fond des âges. De toute façon, c’était Lakmé qui jouait sa vie. Si la mutation devait s’accentuer, elle savait qu’Anastasion ne la laisserait pas vivre une fois sortie de son caisson de biostase.

— Qu’est-ce que c’est ? demande la capitaine en découvrant Lakmé à ses côtés.

— Un liquide contenant de l’éthanol, je l’espère.

Alors qu’Emery se tourne vers elle en ouvrant de grands yeux ronds, Lakmé perçoit le déploiement de son vocabulaire dans une pétarade lumineuse qui entoure son crâne : boisson alcoolisée, alcool, trace de méthanol possiblement, psychotrope.

— Tu as fabriqué un psychotrope ! s’exclame-t-elle finalement tandis que Lakmé retire la poche souple qui couronnait mollement la bouteille.

— Du sucre, de la levure… C’est vieux comme le monde. Je voulais essayer. S’il ne devait pas y avoir de réveil…

Emery pose sa main sur son bras, y presse une caresse. À nouveau cette main, ce contact dont elle s’échine à définir l’effet. Elle la contemple un instant en se demandant pourquoi elle s’était tant intéressée à elle durant ces jours passés ensemble. L’appréciant comme jamais elle n’avait apprécié quelqu’un, la scrutant aussi tel un sujet d’étude, hésitant entre scrupules et fascination. Elle avait parfois eu la cruelle impression de se comporter comme Anastasion qui s’employait à stimuler des cocktails hormonaux quand bon lui chantait.

Lakmé s’était rendu compte qu’elle la discernait dans une dimension alternative, de la même façon qu’elle percevait désormais toutes matières, tout constituant, tout dispositif, sur une autre portée ou grâce à un sens nouveau peut-être. Une pulsation, un rythme en tout cas.

En marge de son travail de composition, par quelques recherches compulsives et désordonnées, elle avait étudié des systèmes aussi éculés que le radar ou que l’écholocalisation qui permettait à certains animaux, également archaïques, de localiser, voire d’identifier les éléments de leur environnement. Elle avait décortiqué son ADN qui ne cadrait plus. Elle y avait trouvé un encodage singulier de la protéine prestine dans le chromosome 7 ; la molécule sensible à la tension qui siégeait précisément au cœur de cette compétence faite d’ondes et de rebonds.

Elle sentait donc Emery vibrer. Son cerveau surtout. Elle l’entendait comme une harpe en trois dimensions, un maillage dont les cordes oscilleraient de lumières chaque fois que son esprit s’animait. À sa plus grande surprise, elle avait compris qu’elle pouvait jouer sur ces cordes. Alors pour mener une expérience, elle l’avait libérée de l’empreinte chimique stimulée par leur puce sous-cutanée. Les messages d’alerte d’Anastasion n’avaient pas retenu son attention, car un dérèglement hormonal, ou plutôt un équilibre hormonal, ne présentait pas de danger et s’avérait le cadet de leurs soucis. Pourtant, tandis que cet état n’avait eu que peu d’effet sur Lakmé, la capitaine avait perdu de cette maîtrise d’elle-même qui l’avait séduite. Lakmé avait trouvé cette faiblesse amusante. Amusante, puis émouvante, quand elle l’avait surprise tout comme elle, mais pour d’autres raisons, pensive, triste peut-être, devant le caisson numéro trente-deux d’Aurèle. L’ocytocine qui dansait dans son système avait une tessiture incroyable. L’hormone pointait des aigus lumineux vers son crâne ou frôlait les molécules d’air de graves ronds qui l’amollissaient comme si elle avait été sur le point de s’endormir. Lakmé écoutait attentivement, tout en se flattant de ne pas se laisser avilir par cette chimie qui pourtant était la leur. En tout cas, ce concert était harmonieux et déjà bien assez enivrant en lui-même.

— Tu ne vas pas boire ça, bredouille Emery alors que Lakmé verse le liquide dans deux verres.

— Oh que si, et toi aussi !

Elle prend un verre et invite Emery à en faire de même d’un hochement de tête. Cette dernière s’exécute d’un geste lent.

Elles avaient beaucoup discuté durant cette période d’intime cohabitation. Elles avaient épuisé leur effroi et n’avaient plus grand-chose à ajouter désormais. Demain, dès l’enclenchement du cycle diurne, la capitaine la plongerait dans l’hypersommeil pour les deux-cent-quinze ans restant à parcourir jusqu’à destination. Puis, elle rejoindrait elle-même la biostase sous la supervision d’Anastasion.

— Pourras-tu t’occuper personnellement de mon réveil ? lance Lakmé alors qu’elles se dévisagent. J’entends, ne laisse pas Kerem Hess s’en charger ! J’aimerais que ça soit toi.

— Bien sûr.

— Et tu ne permettras à personne de me voir, si je devais avoir les mêmes comportements que les colons d’Horizon 4, hein ?

— Oui.

— Je ne veux pas que l’équipage me voie. Tu me termineras, n’est-ce pas ? Toi et personne d’autre.

La capitaine hoche la tête au-dessus du liquide agité d’une infime onde.

— Cul sec !

— Pardon ?

— Tu bois et tu ne t’arrêtes pas avant que le verre soit vide.

— Encore une pratique archaïque ? rit-elle.

Elle se tait quand Lakmé avale le liquide d’une traite. L’alcool crée une chaleur au seuil de son œsophage, puis tambourine déjà dans ses veines alors qu’il glisse vers son estomac. Emery l’imite et tousse aussitôt.

— C’est affreux ! gémit-elle avec une expression de dégout.

Lakmé verse à nouveau du liquide dans les verres, puis rejoint un panneau de contrôle à côté des magasins de consommables. Elle sort du système de gestion de la cambuse pour lancer un morceau très différent de ses habitudes. Un son flageolant émerge des haut-parleurs. Elle regarde les ondulations zébrer l’air tels des câbles cuivrés. Un battement scintillant, semblable à une nébuleuse brossée de vents solaires, emplit tout l’espace. Il épouse la silhouette d’Emery dont les sourcils trahissent l’émotion. Un chant humain s’immisce au cœur de cette galaxie que Lakmé imagine entre elles deux. La voix a une intonation plus naturelle et proche de celle qu’elles connaissent. Elle récite un mantra en sanskrit, cette langue archaïque qui lui donne ce prénom de « celle qui est née dans le lait » : « Jai guru deva. Gloire à la divinité qui m’enseigne. » La voix module ensuite un étrange son qui résonne à l’unisson de l’Univers : « Om ».

Emery s’avance soudain et enlace la docteure en eurythmie. Lakmé ressent une intrigante sérénité, puis songe qu’elle a toujours placé Les Beatles sur le même piédestal que Mozart. À raison.

 

« Des fragments de lumière dansent devant moi comme un million d’yeux.

Elles m’appellent encore et encore à travers l’univers.

Des pensées vagabondent tel un vent agité dans une boîte aux lettres.

Elles dégringolent aveuglément alors qu’elles s’immiscent à travers l’univers.

Jai guru deva. Gloire à la divinité qui m’enseigne.

Om

Nothing’s gonna change my world. Rien ne viendra changer mon monde.

Nothing’s gonna change my world.

Nothing’s gonna change my world.

Nothing’s gonna change my world. »



suite