VI
Je suis la mémoire des temps anciens qui se tapit au cœur de toute chose, le lichen qui s’immisce dans la roche au sommet du monde, les spores que porte la pluie. Personne ne m’échappe.
As-tu entendu parler de ma légende, Féral ? Te revient-il ces chansons qui narrent mon retour ? Souviens-toi. Moi, en tout cas, je me rappelle de toi, du sceptre et de ce tour de passe-passe qui s’épousèrent contre toute attente pour faire de toi une créature merveilleuse. Tu me prêtes allégeance par ta simple existence. Tu es, je suis. Rassérène-toi, Féral, tu as beau être la pasteure qui mènera ma campagne à travers le monde, je te donne carte blanche.
La qualité de l’air a changé. La prégnance même de ton corps. Tu t’es absentée un instant dans une lumière aveuglante mêlée d’un étrange entendement. Ces instants de replis en toi-même, les yeux fermés, t’exaltant de ta maîtrise et de ta concentration, appartiennent peut-être à un souvenir, d’une autre nuit dans une autre existence, tant ils te paraissent lointains. Pourtant, tu te tiens toujours là, devant le coffre, le sceptre à la dextre, le prix du succès qui n’a aucun intérêt à tes yeux. Tu te demandes surtout d’où provient ce brusque tumulte dans la salle de commandement, et pourquoi Kathryn de Vintemil bondit sur son siège avec cette face horrifiée, pour quelle raison elle tire son épée.
Elle surgit vers toi et abat sa lame qui ne fait que frôler ta hanche quand bien même tu ne pensais pas avoir réussi à l’esquiver. Plaqué sur la porte, Simias te dévisage avec des yeux exorbités. Il se retourne et parvient à tourner la poignée malgré des gestes désordonnés. Il s’enfuit à toute jambe, sa silhouette sombre dansant tel un pantin sur le ciel clair du matin.
L’épée t’a transpercée de nouveau. La capitaine la retire, la face tordue de fureur. La pointe n’a dû que piquer ton gilet puisque tu parviens à reculer sans douleur le long de la table, ce dérisoire sceptre dans ta dextre. La militaire t’assène un coup qui te traverse d’une diagonale puissante et ancre le fer profondément dans le bois. Tu lâches l’artefact et lui sautes dessus alors qu’elle tente d’extraire sa lame. La surprise a raison de sa stature. Elle s’effondre sous toi, mais pointe aussitôt une dague. Elle n’attend même pas quelques explications qu’elle enfonce le métal dans ton ventre où les replis de ton habit te portent sans doute chance. Pourtant, tu estimes soudain qu’à chaque assaut, elle t’a transpercée. Tu réunis tes mains luisantes sur son cou et serres. Cela ne te prend que peu de temps pour lui imposer de cesser enfin son attaque.
Avec l’aube qui illumine la pièce, tu songes à Armand. Tu espères que la nuit a fini par chasser sa fièvre. Décidant que ta mission s’achève ainsi, tu t’élances par la porte à la suite de maître Simias avec la détermination de regagner la guilde au plus vite.
La forêt de lames et de piques ou cette galerie mouvante de visages hantés t’accompagne à travers les corridors et les escaliers de la citadelle. Certains fuient, d’autres s’affaissent. Rares sont ceux qui t’attaquent. Ta poigne est infaillible.
Le vent s’est levé et a chassé la pluie sur la longue rampe de l’entrée principale. Quand tu rejoins le calme des ruelles sombres, derrière le quartier du port, la luminescence ténue de ton corps ramène quelques sensations et souvenirs qui t’ont échappé à l’instant d’agripper le butin. Ton sang qui se déverse dans cette dextre opalescente comme dans un calice, comme appelé par l’artefact, cette lueur qui se nourrit de tes os et de tes entrailles pour infiltrer et illuminer ce corps fabuleux. Ce détachement et cette évanescence qui te gagnent dans l’éblouissement.
Tu te tiens au chevet d’Armand. Sa poitrine se soulève à peine. Un chuintement imperceptible emplit la mansarde. Tu as tué Hogier et Isignia, te souviens-tu soudain en étreignant ton frère. Ton entendement du temps s’embrouille ou se simplifie plutôt, diffère tout comme tu existes autrement à présent.
— Armand ? appelles-tu doucement.
Ses paupières frémissent, puis il parvient à ouvrir les yeux.
— Féral ? chuchote-t-il. Quel ange es-tu ?
— Je vais te soigner, petit frère.
Il devait t’attendre pour mourir, car il soupire à ses mots et s’éteint. Tu le presses contre toi et il renait, papillonne des paupières, toujours aussi beau malgré ce teint cireux de cadavre.
— J’ai fait le plus étrange des songes, dit-il. Nous étions dans les pâturages comme lorsque nous étions enfants. Je tombais dans un trou d’eau glacée, et tu me tendais la main pour m’en extraire. À l’instant où je l’attrapais, la terre, le ciel, le monde entier viraient au blanc !
— Allons observer ces pâturages depuis les remparts, veux-tu ?
Il acquiesce, et vous êtes déjà dehors. Les cris encore, les silhouettes qui trébuchent dans l’ombre, l’ascension vers l’éperon rocheux comme un envol vers le ciel. Armand te suit comme il peut, plus docile, indifférent, heureux ? La mort confère toutefois une raideur navrante à son corps de jouvenceau. La rigidité cédera en quelques jours.
Au sommet de la tour nord, au-dessus de Gaffa, le temps se distend encore plus clairement sous tes yeux. Une clameur monte dans la cité. Tu observes des voiliers larguer les amarres avec urgence dans le port. Certains passagers sont infectés, condamnés. Tu le sens. Les diarrhées provoquées par le blé avarié des greniers, la peste apportée par la horde, l’un ou l’autre, qu’importe. Ils porteront ta bonne parole comme ils couvent la maladie et comme ils emportent la moisissure de ce blé colonisé par les fourmis, par-delà le lac, tout le long du Brôme, jusqu’à la capitale.
Tu embrasses le paysage avec la pensée amusée que tu n’es plus qu’un souvenir de toi-même, une idée au service d’un plus grand œuvre. Alors, tu écartes la senestre vers l’est, tends la dextre au-dessus de la ville et tu lèves ton armée dans les charniers et dans vos tombes encore fraiches.
Très intrigant ce début ! J’aime beaucoup l’originalité de la 2e personne, ça apporte vraiment une touche particulière et je me demande si ça a une raison particulière pour l’histoire !
Merci Marion.
L’usage de la 2e personne du singulier faisait au départ référence à la mise en situation comme dans les jeux de rôle ou les livres dont vous êtes le héros. Puis elle a un rapport avec la chute et le caractère du personnage. Féral aime rester en retrait, ne pas être au centre pour mieux pratiquer son art, se débarrasser de son égo peut-être ?
Ou peut-être est-ce une voix supérieure qui parle pour elle ?
(Et sinon les commentaires sont globaux pour l’entièreté de la nouvelle au contraire des plateformes d’écriture)
Eh bien ! Texte riche à profusion, gothique même. La toile est là, excisée, et nous interroge sur les développements futurs. À suivre… Quel fantôme de main tracera la suite ?