À Alia, le roi des voleurs

I

Quand l’étreinte de l’alcool te lâche enfin, tu reprends connaissance au fond d’une courette aux allures de gouffre. La langue pâteuse et la mâchoire raide, tu t’avachis sur le pavé, le dos appuyé contre un mur de pierre où dégouline la pluie entre les interstices moussus. En face de toi s’élèvent quelques marches qui mènent à une venelle sombre. Il y résonne un bruit de pas qui s’approche.

Tu lèves la tête vers le ciel blafard. Il dessine une étroite brèche entre les façades noires d’où descend l’averse en de longs fils blancs. Tu accueilles l’eau sur ton visage. Elle n’est pas si froide. Elle lave ta peau d’une caresse, éveille ton corps, et en trace peu à peu les contours. Elle s’écoule le long de ton bras et enveloppe ta dextre. Tes doigts s’y révèlent dans le ruissellement du caniveau et en éprouvent le doux chatouillement avec délectation. Tu ne les bouges surtout pas et tu te gardes bien de les regarder.

— Grande sœur ? souffle une voix.

Le pâle minois d’Armand glisse soudain hors de l’ombre de la venelle. L’éclat de sa chemise se reflète sur sa fine mâchoire, rehausse la pointe de son nez et illumine même ses cils soyeux alors qu’il scrute les ténèbres. Il te découvre avec un soupir de soulagement, mesure sa précipitation dans l’escalier visqueux, s’agenouille à tes côtés et te redresse pour examiner ton visage. Le sien, parsemé de taches de rousseur, tressaute d’une expression inquiète et fâchée à la fois.

— Par la malepeste, Féral ! Ça va ? Tu avais dit que tu renonçais à tes gauches larcins.

— On m’a bousculée au pire moment, grognes-tu. J’ai joué de malchance.

— T’ont-ils rossée durement ?

— Jetée du haut des marches, mais tu connais mon talent à faire la culbute.

Tu veux forcer un sourire bravache, mais l’ecchymose d’un coup de poing sur ta mâchoire écourte la tentative.

Armand t’entoure d’un bras pour t’aider à te relever, mu par sa détermination sérieuse plus que par sa force de jouvenceau. Ton corps plus athlétique que le sien s’embourbe dans un engourdissement que tu avais ignoré jusqu’à présent. Sa frêle épaule sous ton aisselle te guide plus qu’elle ne te hisse. Vous vacillez. Par réflexe, tu lances ta main droite pour t’appuyer sur le mur. Seul ton moignon y dérape, puis ton coude s’y érafle, mais parvient tout de même à retenir votre chute à tous deux. Armand s’obstine dans son accolade comme s’il pouvait te soutenir ou y changer quelque chose. Tes yeux plantés sur la pierre où aurait dû s’agripper ta main t’empêchent soudain de la sentir. Pourtant, ses contours enveloppés d’eau se reconstituaient parfaitement dans ton esprit à l’instant et prolongeaient encore ce membre amputé. Sans crier gare, la douleur revient et quadrille tout le reste de ton corps.

Tu te repousses du mur dont la rugosité te dérobe l’illusion de ta main, puis tu titubes vers les marches avec un regard en coin pour Armand qui continue de scruter ta moindre expression.

— Je peux tirer une bourse de la senestre aussi bien que de la dextre ! maugrées-tu. Mais l’ambiance était orageuse hier à l’auberge, et j’ai joué de malchance, te dis-je.

— Hogier était furieux de ne pas te trouver à ton poste ce matin. Il voulait te parler. Et maître Elias m’a prévenu qu’il ne te laisserait plus remettre les pieds à l’auberge, que l’ardoise était trop longue et que tu ternissais la réputation de l’établissement…

— Quelle réputation ? railles-tu. Ce ne sont pas les quelques grainetiers parmi ses clients qui font de son bouge un endroit respectable ! Ces gens s’imaginent grands seigneurs parce qu’ils détiennent quelques greniers pleins, mais ce ne sont que d’infâmes écorcheurs ! Que la pluie se maintienne et que leur blé se gâte, et l’on recausera de leur magnificence et de notre sort à tous !

Tu aimerais serrer les poings pour contrer cette colère qui chasse Armand devant toi, mais le déséquilibre dans ton corps risquerait de t’emporter davantage. Une simple main en moins, et tu sembles vriller sur un axe chaque fois que tu marches. Le vertige s’accentue alors que tu le rejoins et surplombes sa fragile figure. Tu observes son dos se secouer de cette toux qui le poursuit depuis des jours. Dans la lueur blafarde de cette cour en forme de cul-de-basse-fosse, son teint vitreux ne devait rien à la pluie. Il parait chaque jour plus faible et maladif. Tu le rattrapes, entoures ses épaules d’un geste affectueux, évites de penser à ce moignon qui amoindrit et ridiculise cette étreinte.

— Ne te bile pas, petit frère ! Rentre à la guilde et dis à Hogier que j’ai pris mon poste devant la citadelle.

— Je t’accompagne, mais passons par les remparts, déclare-t-il en retrouvant son éclat pétillant dans l’œil.

Vous quittez la venelle, puis remontez l’artère où se tient l’auberge de maître Elias. Les panneaux sont tirés sur la devanture. Les nuages blancs qui déversent cette pluie éclairent le jour d’une lumière trompeuse. L’heure est encore matinale. Les ruelles des faubourgs sont désertes. Vous gravissez les nombreux degrés d’escaliers, puis escaladez l’éperon rocheux vers la tour du nord et le passage accessible sur le chemin de ronde.

Des soldats se pelotonnent à l’abri d’une guérite. L’averse s’étiole sur le vaste paysage. Seuls quelques rideaux scintillants glissent au loin, le long des contreforts de la Haute Chaussée, vers le col ou sur le lac. À vos pieds, devant l’avancée fortifiée de la barbacane qui protège la porte principale, la terre éventrée et les restes des tours de sièges créent un chaos brunâtre où sautillent des corvidés. Plus bas encore, sur l’enceinte de la cité, à la verticale du lac, la citadelle se dresse face à ce val herbeux qui descend depuis le col et où s’organisent les baraquements des assaillants. Tu y vois miroiter la Frémate dont l’embouchure laisse deviner des amas sombres. Les cadavres de leurs hommes qu’ils ont abandonnés à la rivière pour les éloigner de leur campement. Le reflux provoqué par le Brôme qui cascade depuis les montagnes les a maintenus tout le long de la rive nord. De votre côté, vous enterrez vos morts dans l’enceinte de la cité, sur les coteaux occidentaux qui s’inclinent vers le lac, mais vous comptez beaucoup moins de pertes qu’eux.

— Bande de barbares ! craches-tu au spectacle des charniers.

— Te rappelles-tu la complainte du berger ? interroge songeusement Armand.

« Garde-toi des eaux du torrent, jeune berger,
Qu’elles étreignent tes pieds et te voilà mourant
Guette le col, surveille la Haute Chaussée
La pluie est le présage de tous tes tourments
Des contreforts pierreux descendra un lichen,
Plus sombre que la noire roche des montagnes.
De sa main glacée, il enlacera la plaine,
Trouvera son pasteur pour mener sa campagne.
Aussi guette bien le col, mon jeune berger
Et surveille la pluie sur la Haute Chaussée. »

Tu l’observes, surprise de l’évocation de cette vieille chanson de pastoureau que vous chantiez lorsque vous surveilliez les troupeaux, il y a fort longtemps. Le spectacle du lac, des pâturages de votre enfance et du dernier col avant les hauteurs impénétrables semble toujours l’abandonner à des songes et l’apaiser en même temps. Pourtant, la brise a beau soulever ses boucles humides et sécher sa peau, c’est aussi la fièvre qui l’enveloppe à cet instant.

— Seule la horde viendra par ce col désormais, assènes-tu.

— Combien de temps penses-tu qu’ils nous assiègeront encore ?

— La pluie et l’épuisement auront raison de leur volonté à prendre Gaffa et sa voie commerciale. Nous avons des sources, des puits qu’ils ne peuvent pas souiller. Les greniers sont pleins. Il faut tenir ce maudit printemps. Ils finiront bien par abandonner !

— Je me demande si nos réserves sont sûres. J’ai entendu Hogier en discuter avec les deux seigneurs qui sont venus te quérir, hier soir après ton départ.

— Des seigneurs ?

— La capitaine, je crois bien, et un affreux bonhomme qui puait la mort.

— Et que me cherchaient-ils ?

— Je l’ignore, mais c’est pour ça qu’Hogier voulait te parler ce matin. Il avait l’air décidé à te chercher querelle quand il est parti de son côté.

— Rentrons à la guilde pour le retrouver ! Je pense que guetter les visiteurs du bourgmestre peut sans doute attendre.

— Restons encore un peu, demande-t-il d’un ton presque suppliant.

Vous vous perdez un instant dans la contemplation des contreforts rocheux qui surplombent le siège. Quelques percées dans les nuages projettent des rais de lumière sur le val et allument la rare végétation ayant survécu au piétinement de la horde.

Vous vous détournez du spectacle et empruntez l’escalier qui redescend dans le bourg. Dans une rigole profonde au bas des marches, tu reconnais à sa tunique le corps d’un assaillant en décomposition. Tu écartes vivement Armand du présage de mort et de maladie, écœurée de trouver presque à vos pieds cette dépouille passée inaperçue. Un temps, les barbares ont propulsé leurs cadavres vers l’enceinte, puis les abords éventrés de la forteresse ont rendu leurs trébuchets instables et inutilisables. Tu hèles un soldat pour l’informer de ta découverte, puis vous vous éloignez rapidement vers le port.

partie II

2 Thoughts to “Des fourmis au bout des doigts”

  1. Très intrigant ce début ! J’aime beaucoup l’originalité de la 2e personne, ça apporte vraiment une touche particulière et je me demande si ça a une raison particulière pour l’histoire !

    1. Merci Marion.
      L’usage de la 2e personne du singulier faisait au départ référence à la mise en situation comme dans les jeux de rôle ou les livres dont vous êtes le héros. Puis elle a un rapport avec la chute et le caractère du personnage. Féral aime rester en retrait, ne pas être au centre pour mieux pratiquer son art, se débarrasser de son égo peut-être ?
      Ou peut-être est-ce une voix supérieure qui parle pour elle ?
      (Et sinon les commentaires sont globaux pour l’entièreté de la nouvelle au contraire des plateformes d’écriture)

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