V

Dans la lumière virevoltante du feu de cheminée, Kathryn de Vintemil interroge le sorcier pour savoir où il désire s’installer pour travailler, s’interrompt, puis se tourne vers toi pour te demander également ton avis.

— Je n’ai besoin que d’une table où poser le coffre, hésites-tu.

Simias suggère que vous vous établissiez dans le lieu depuis lequel la capitaine compte observer et organiser les offensives.

Par diverses cours et terrasses, Kathryn de Vintemil vous conduit alors vers le bastion de la Frémate qui se perche à la limite sud de la forteresse, au-dessus du lac. Quand vous accédez à un logis encastré dans les remparts, elle donne des ordres pour que l’on apporte le coffre et que ses officiers investissent la garnison attenante. Elle vous mène ensuite dans une salle de commandement qui semble s’ouvrir sur un ultime balcon. De ce point de vue, vous pourriez sans doute contempler les feux rougeoyants du campement ennemi et l’immensité de la plaine qui monte vers le col si la nuit n’engouffrait pas tout le paysage dans une bruine grisâtre.

La militaire fait un geste las vers la table, au milieu de la pièce terne et froide, comme une invitation à investir l’endroit, puis s’éloigne d’une démarche pesante vers un siège à l’entrée et s’y assied. Elle cale sa tête contre le dossier et ferme les yeux.

— Installe-toi là, dit Simias en te désignant une des chaises au bout de la table.

— Quel sortilège vas-tu user sur moi ? demandes-tu en mesurant tes pas.

— Aucun que tu ne consentiras à laisser opérer, assure-t-il d’une voix douce. J’ai besoin de ta mémoire et même de ta conviction pour que mon tour de passe-passe fonctionne.

— Je ne sais rien des Arts des Initiés.

— Il ne s’agit pas de ça, rit-il. Je vais utiliser ce qui persiste. Ta main ne te chatouille-t-elle pas encore ? Ne jurerais-tu pas d’y sentir une démangeaison parfois ? Comme si des fourmis avaient décidé de venir t’agacer le bout des doigts.

Tu répugnes à répondre à ces questions qui entraineraient des confessions trop intimes. Le silence s’éternise.

— Que désirerais-tu faire si tu possédais à nouveau tes deux mains ? poursuit-il avec un ton patient.

— Tu pourrais faire cela ? t’exclames-tu à la pensée idiote de pouvoir serrer plus fort Armand contre toi.

Avec une fulgurance fébrile, tu songes également à ton talent que tu pourrais refaire valoir, depuis les ombres, un pas de recul dans l’anonymat, mais non loin de ton frère, à ses côtés, pour qu’il puisse mener une existence plus douce.

— Certes, mais pas définitivement, répond-il. Quand bien même, peut-être apprécierais-tu de sentir réellement la joue de ton frère sous tes doigts ? Le temps que ça durera…

— Combien de temps ?

— Quelques heures… Une journée tout au plus.

— Cent cinquante florins ! cries-tu à l’adresse de Kathryn de Vintemil.

Sur son visage avachi d’immobilité et de fatigue, seul son sourcil se soulève.

— Cent, et fiche-moi la paix, réplique-t-elle d’une bouche lâche.

Elle tire une bourse de son côté et la plante sur l’accoudoir. Le cuir boursouflé étouffe le tintement de nombreuses pièces. La capitaine y place sa main à la manière d’une reine sur son orbe, puis laisse échapper un soupir.

Tu lèves ton membre amputé avec un grognement d’assentiment et présentes ton moignon à Simias. Il étire ses fines lèvres cireuses en un long sourire, puis te convie à t’asseoir en face de lui, à la table.

— N’aie crainte, dit-il d’un ton sirupeux. Je te garantis que tu n’auras pas même une égratignure. Tu vas simplement fermer les yeux et te remémorer ta main perdue.

Il glisse ses doigts noueux sous ton bras, le manipule comme s’il désirait faire jouer les articulations absentes, plante ses yeux livides sur le bout de chair boursouflé. Son toucher froid et flasque ranime la répulsion qu’il t’inspire.

Alors qu’il semble attrapé par un songe, il sort un stylet de la manche gauche de sa tunique et le pose sur la table. Le pommeau stabilise l’arme à plat sur le bois tandis qu’un unique quillon arrondi en guise de garde se dresse vers le haut. Le sorcier y soulève un minuscule loquet qui libère une lame en forme de serpe. Il recueille ton moignon dans sa paume gauche comme s’il épousait plutôt le dos de ta main inexistante. Il lève son autre bras et abaisse d’un coup sec son propre poignet sur la pointe crochue du stylet. Tu sursautes en lâchant un juron. Il accroche alors ses doigts plus durement sur ta chair. Sa manche glisse et découvre l’entaille sanguinolente qu’il vient de s’infliger. De multiples cicatrices violacées hachurent sa peau laiteuse. Il débite quelques mots dans un souffle proche du feulement, ses lèvres plaquées sur ses dents. D’un geste lent, il déplace son bras, l’immobilise au-dessus de sa main qui enlace ton moignon et laisse la blessure y déverser le sang.

— Retrouve ce fourmillement dans ta main ! grogne-t-il alors que ses iris virent au blanc.

Ses paupières tressautent sur ses globes qui se révulsent. Son épaule droite se dresse d’un sursaut. Il se voute un instant, se reprend. Tu ne parviens pas à détacher ton regard de son corps qui tremble, de sa face semblable à celle d’un spectre, de sa mâchoire verrouillée à l’extrême.

— Ferme les yeux ! grince-t-il entre ses dents.

Tu voudrais libérer ton bras lorsque la sensation de sa poigne froide sur ton moignon se diffuse soudain bien au-delà de ton membre. Tu te penches, fixes l’endroit où la pression te démange. Dans sa paume, une goutte de sang s’agglomère en un filet translucide qui s’étire selon la direction d’un index, celui dont tu éprouves presque l’articulation glacée. Tu le plies. Tu le sens répondre que déjà il s’étiole, la volute opalescente se rematérialisant en sang coagulé. Tu secoues la tête, luttes pour comprendre la sensation étrange qui s’est liée à cette vision, puis avec une urgence farouche, tu fermes les paupières.

D’abord, tu te remémores la pointe de tes doigts, leurs sommets pulpeux orientés vers le ciel. Tu appréhendes à nouveau les articulations et ces plis doubles qui s’effaçaient dans le mouvement comme de petits soufflets de cuir rose, l’extension élastique, la crispation, ce pouce qui s’écarte sur le côté. Le souvenir imprègne ton esprit quand une fraicheur en fait soudain frétiller la sensation dans l’espace au bout de ton bras. Des fils de froidure s’étendent, tourbillonnent en cinq rubans qui enflent, s’incarnent dans un élancement. Bientôt, tu peux remuer ces doigts parcourus d’engelures. Tu n’y tiens plus. Tu ouvres les yeux pour scruter ta main. Elle poursuit son éclosion glaciale et douloureuse dans une lueur opalescente. Tu reconnais les petits os qui se succèdent, s’entrechoquent et te piquent pour former des phalanges. Le sorcier asperge l’apparition translucide de son sang qui gonfle à chaque goutte la substance de cette chair gelée, la conscience d’un contour, la pesanteur même de ta main.

Tout à coup, il lâche ton bras pour attraper et presser sa plaie qui dégorge davantage de sang. Des filets à la fois suintants et nébuleux tourbillonnent comme des fouets sous tes yeux. La stupeur s’empare de toi. Le phénomène s’accélère, puis ta dextre aspire tout le tumulte du sortilège. La douleur froide cesse. Simias abaisse ses bras. Tu contemples cette dextre à peine visible, présente à ton corps, mais non plus par la morsure de la glace. Tu devines l’air la frôler sans plus élancer ses sensations. Tu la lèves vers ton visage et tâtes tes lèvres qui l’éprouvent également. Tu sens même l’effleurement chaud et humide du souffle de sidération qui glisse de ta bouche.

— Par la malepeste, bégayes-tu en bondissant sur tes jambes.

Tu abaisses aussitôt le bras vers la table, touches le bois de tes doigts pour en palper chaque aspérité. Tu laisses échapper un rire qui tire la capitaine de sa somnolence. Indifférente à ses yeux étrécis qui jaugent ton euphorie, tu te précipites vers la fenêtre où la pluie s’abat sur les carreaux et tu plaques ta paume sur la pierre rugueuse, puis sur la vitre froide et suintante.

Tu continues de t’absorber dans tes sensations lorsque tu te rends compte que Kathryn s’est redressé pour ouvrir la porte et recueillir un cube noir comme le charbon auprès d’un colossal soldat. Elle s’avance d’un pas raide dans la pièce, peine à lever ses mains qui s’accrochent exsangues aux poignées du coffre, puis parvient à le pousser avec effort sur la table.

Revêtement, ferrures, poignées, clous, pointes, la moindre pièce de l’ouvrage trapu éteint la lumière de sa surface mate et sombre. Un métal rugueux et sans aucun brillant enserre le coffre d’épais coins et d’équerres sur les arêtes. Les lattes de renforts se hérissent de rivets pyramidaux et sur la façade, une étrange proéminence arrondie s’orne d’un crénelage qui lui confère l’aspect d’une avancée fortifiée.

— Une barbacane ! t’exclames-tu en t’approchant de la table. Ce n’est pas une antichambre, c’est une barbacane !

— Je n’ai jamais dit que c’était une antichambre, j’ai simplement dit que c’était un Calgunny, rétorque la militaire.

— Je n’en avais jamais vu, bégayes-tu. D’ailleurs, je pensais que c’était une légende…

— Presque. Il n’en existe qu’un seul exemplaire d’après ce que j’en sais, et c’est celui-ci. Moi non plus, je n’y croyais pas quand mes hommes nous l’ont rapporté.

— Trois cents florins !

— Pardon ? riposte-t-elle d’un ton glacial.

— Ça change tout ! Ce coffre est légendaire. Or comme l’évoque la légende, cette façade en forme de barbacane qui lui donne son nom et qui protège la serrure, recèle de mécanismes complexes qu’il faut déjouer.

— Un défi à ta hauteur, avoue-le !

— Ne te fous pas de ma gueule, t’enflammes-tu. Tu sais très bien que ces pièges sont empoisonnés ! Avec du vif-argent corrosif pour le pire ! Rien n’y résiste ! Sauf ce métal noir qui faisait la virtuosité des artisans de cette époque ! Trois cents florins ou coupez-moi un autre membre !

— Si je puis me permettre, intervint Simias avec un raclement de gorge, ta dextre réveillée par les Arts ne peut être blessée et encore moins se faire la porte d’entrée de quelconque poison dans ton corps.

— Trop aimable de vos précisions ! Pourtant, j’aurais besoin de mes deux mains pour une telle serrure !

— Eh bien, coupons la seconde, et reconstituons la grâce aux Arts ! lance la capitaine avec un rictus.

— Trois cents florins ! assènes-tu en titubant pour te reculer. Ou ne comptez pas sur moi pour coopérer. Ma vie, mes membres valent-ils si peu ?

— Et celle de ton frère ?

— Je ne peux croire que la noble capitaine de Vintemil, la protectrice de Gaffa, puisse me faire une telle menace, grondes-tu. Ne serons-nous pas tous perdus si je n’ouvre pas ce coffre ?

Elle serre les mâchoires, t’observe de ces yeux noirs campés dans l’ombre de ses sourcils. Son silence hypocrite libère ta colère.

— Et que contient ce coffre d’abord ? reprends-tu en te tournant vers le sorcier. Quel est cet artefact dont vous parliez ? Quel domaine des Arts répugnait au conseiller ?

— Je ne discourrai pas des Arts occultes avec la basse pègre ! rétorque Simias d’un ton méprisant.

Ta main diaphane bondit vers le stylet abandonné sur la table, l’attrape. D’une virevolte, tu esquives la militaire qui tente de t’arrêter, contournes le sorcier que tu agrippes à l’épaule de ta senestre. Déjà, tu l’étreins par-derrière, piquant le stylet acéré au creux de son cou.

— Moi aussi, je peux faire des menaces ! J’imagine que la ville a besoin de lui comme elle a besoin de moi. Trois cents florins, et je veux tout savoir !

Kathryn de Vintemil, qui avait la main à l’épée, la relâche, puis lève les bras en signe d’apaisement.

— Pardonne mes paroles, Féral, murmure-t-elle. Elles étaient indignes.

Tu acquiesces sans rien dire. Simias, qui semblait fébrile entre tes bras, appuie soudain sa paume sur ta cuisse. La douleur transperce ton membre, puis une flétrissure vrille aussitôt ton corps. Tu t’es recroquevillée malgré toi, lâchant le stylet, terrassée par la décharge. Le vieillard s’est éloigné d’un pas chancelant. La capitaine ne bouge pas tandis que tu tiens ta jambe tremblante. Sous la toile de ton pantalon, la chair semble continuer de fondre sous l’effet d’un acide. Le sorcier t’invective, ordonne à la militaire de t’attraper.

— Nous gaspillons notre temps, rétorque-t-elle. Maître Simias, j’estime que vous vous êtes bien défendu et tout à fait vengé de cette frayeur. Je n’ajouterai pas mon agacement à vos échanges.

L’Initié se redresse de toute sa fragile magnificence. La douleur sous ta peau cède la place à une perte de sensibilité plus inquiétante.

— Je te donnerai ces trois cents florins, et tu soigneras ce frère qui t’attend, déclame la capitaine. Pour ce qui est de tout savoir, tu l’as déjà deviné. Nous sommes perdus si nous ne prenons pas des mesures drastiques. La régence ne veut pas que la ville tombe aux mains barbares. Cette défaite signifierait l’abandon de la route commerciale de l’est. Quant à moi, je connais leurs coutumes, et je ne peux me résoudre à voir la population passée par le fil de l’épée ou réduite à l’esclavage.

Elle soupire et gagne une chaise d’un pas lent pour s’y laisser choir.

— Alors, poursuit-elle, nous allons user du peu de respect qu’ils ont pour leurs morts en ces heures terribles et les rejoindre dans l’ignominie.

— Foutaises ! gronde soudain Simias. Le sceptre et les Arts occultes ne sont que des outils, pas des allégeances ! Regardez cette main revenue du néant par la simple mémoire du corps, elle n’a rien d’ignoble ! Elle ne fait aucun tort, pourvu que l’on ne l’utilise pas pour égorger son prochain.

— Le coffre contient un sceptre qui a appartenu à un grand sorcier, reprend Kathryn de Vintemil. Je ne sais si le nom de Lécanore te dit quelque chose. Cet artefact est censé animer les cadavres et les contrôler. Nous allons faire de leur charnier l’armée qui va enfin lever ce siège.

— N’est-ce pas dangereux ? t’exclames-tu. Et nos défunts à nous ?

— Je me tiens parmi les premiers Initiés de la cour ! rétorque Simias en exhibant une chevalière à son doigt. Je sais me servir d’un sceptre des Arts !

— Maître Simias, nous ne mettons pas en doute votre érudition, dit-elle en tirant de nouveau la bourse de sa ceinture. Voici cinquante florins que le bourgmestre m’avait confié. Je te donnerai le reste de la somme lorsque le coffre sera ouvert. Pouvons-nous procéder à présent ?

On ne t’a jamais aussi bien motivée. Tu regardes sa main tendue comme un serment, la tienne, translucide, avec l’impression de te trouver aux carrefours de tous les possibles. Le visage las et néanmoins digne de la capitaine, cette bourse replète d’or, la maestria insondable de ce coffre à portée de tes doigts et de ton exploration, la gloire de sortir Gaffa de ce siège effacent l’inquiétude sourde qu’a soulevé la connaissance de leur projet.

Tu attrapes la bourse, aperçois les florins entre les plis de cuir et l’accroches à ta ceinture. Enfin, le souffle suspendu, tu t’approches de cette petite forteresse de métal sombre qui se campe à la limite de la table. Tu devines que tes compagnons s’éloignent dans ton dos, masquant sa colère pour l’un, et sa fatigue pour l’autre.

À quelques pas de distance, tu considères le coffre massif à l’apparence hostile. Tu te rappelles la progression pesante de Kathryn de Vintemil lorsqu’elle l’a apporté. Tu attrapes les poignées et soulèves l’ouvrage, les yeux clos, pour laisser tes doigts juger de son poids et surtout de sa répartition. Le déséquilibre du côté de ta main retrouvée ainsi que vers l’avant confirme tes hypothèses de pièges sur la façade et te permet de localiser les mécanismes déclencheurs plutôt à droite.

Tu le reposes, tires une chaise pour t’asseoir, ta pochette d’outils que tu places sur la table et te penches vers cette singulière façade. La proéminence en forme de barbacane doit mesurer environ quatre pouces de profondeur. Elle s’agrémente en son centre d’un bas-relief de quatre pouces sur trois représentant une herse descendue sur une double porte. À mieux l’examiner, tu devines, à l’infime interstice qui l’entoure, que cette décoration doit coulisser sur la face interne pour ménager une réelle ouverture vers la serrure.

Tu continues de caresser du regard chaque renfort simulant un motif architectural, chaque rivet acéré, le moindre crénelage ou ornement. Tu détailles une dernière fois ta dextre qui ne te semble étrangère que lorsque tu redécouvres sa transparence, puis tu fermes les yeux et prends ton rituel pas de recul pour observer à distance.

   Tu épouses la barbacane piquante de tes mains qui glissent sur le métal froid sans chercher à manipuler les clous ou pointes qui dépassent, mais plutôt à les effleurer. Tu sens soudain un très léger flottement sur l’un d’eux. Tu poursuis ton examen jusqu’à déceler les cinq points de déverrouillage que Calgunny avait pour coutume de loger dans ses ouvrages. Tu les enfonces alors simultanément, entends le faible déclic, les maintiens en place tout en agrippant de la pulpe de ton index le panneau de l’arche d’entrée que tu coulisses comme prévu sur la droite. Des exclamations étouffées dans ton dos te rappellent la présence des deux spectateurs.

Tu soulèves tes paupières pour découvrir une petite herse de métal juste derrière l’ouverture. L’espace minuscule entre les barreaux te laisse apercevoir une autre plaque solide à sa suite dont la texture imite les veines du bois et évoque une nouvelle double porte ajourée d’une forme en étoile.

— Nobles seigneurs, lances-tu avec un sourire dans la voix, la nuit va être longue !

Les outils calés comme des pipes dans la bouche – deux tenseurs, trois crochets et un davier – tu répètes alors les manipulations qui t’autorisent une lente progression vers la serrure. Au centre de chaque porte miniature persiste cette cavité étoilée où l’usage de la clef originelle du coffre permettrait de repousser d’une simple rotation les mécanismes sur lesquels tu travailles depuis plus de deux heures déjà.

À chaque nouvelle étape, tu vérifies d’un bref coup d’œil la localisation des goupilles à maintenir sur le côté droit de la barbacane pour éviter le déclenchement des pièges. Tu abandonnes vite l’idée de détecter les conduits de vif-argent corrosif sur la gauche quand tu te rends compte que leur agencement et leur nombre ne te laisseraient de toute façon aucune chance si tu devais commettre la moindre erreur. Tu te demandes d’ailleurs si tes compagnons ont conscience qu’ils périraient avec toi en ce cas, à se tenir ainsi dans la même pièce que le coffre. Mais qui es-tu pour instruire ces dignitaires pétris d’arrogance et d’érudition de faits qu’ils ne peuvent ignorer ?

Plus tu te rapproches de la serrure, plus ton évolution au sein de la barbacane devient laborieuse. Tu dois joindre tes paumes, entrelacer tes doigts pour faufiler tes mains par la première ouverture. Bientôt, comme tu l’avais envisagé, tu glisses les outils du bout de tes lèvres par la maigre fente qui subsiste au-dessus de tes poignets. À l’intérieur de l’espace exigu, tu contorsionnes tes phalanges pour les déplier, puis les faire attraper les tiges de tes clefs. Tu as cependant l’impression que dès que tu en perds la vision, ta dextre retrouvée s’étire ou se vrille selon ta seule volonté. Lors de rares coups d’œil, sa transparence laiteuse et presque luminescente te donne un avantage de taille et maintient le rythme de ta progression. Un instant, tu te plais à imaginer avoir recours aux services d’un Initié pour gagner ce degré d’agilité, cette sensation d’extase qui te saisit tel un pénitent, les mains jointes sur le temple du génie mécanique.

— Que se passe-t-il ? interroge soudain Kathryn depuis le siège, à l’entrée, où elle s’est assise de nouveau. Vous riez !

— Ce coffre est une merveille ! t’exclames-tu.

Enfin, un dernier panneau coulisse devant le réel trou de serrure. Tu prends un long moment pour te reposer, respirer le front appuyé sur la barbacane, les paupières baissées, les mains toujours abandonnées à son enceinte sombre.

— Aucun risque que ma main s’étiole dans l’heure à venir ? questionnes-tu à la volée.

— Le petit jour point à peine sur la Haute Chaussée, rétorque Simias d’un ton sentencieux. Rien à craindre avant que ne sonne midi.

— Combien pour vos services, maître Simias ? ricanes-tu.

— Bien plus que ne saurait vous offrir votre gain ! s’indigne-t-il dans ton dos.

Tu l’entends rejoindre le second siège qui jouxte l’entrée et s’y laisser choir avec un soupir exaspéré. Tu reportes alors toute ton attention sur tes mains depuis ton poste d’observation simulé, un peu en retrait, un peu au-dessus. Tous les mécanismes de la barbacane sont bloqués. Pourtant, tu ne dois en rien les frôler de tes mouvements au risque de tout perdre.

Comme si tu éprouvais le métal même de ta clef de tension qui reposait déjà entre ton pouce et ton index, tu la glisses entre le majeur et l’annulaire d’un simple frottement, puis la fais pénétrer dans la fente et la cales vers le haut. De ta langue, tu pousses ton meilleur crochet entre tes deux doigts ainsi libérés.

Le temps n’a plus prise dans cette fortification. Tu as l’impression de t’incarner dans cette seule main comme si tu te tenais, petite figure habile sur le seuil de la cité, à l’intérieur de cette barbacane, devant la porte finale. Peut-être ton corps entier rétrécit-il pour devenir cet outil que manipule cette artiste du crochetage ? Ne pas pousser ton tenseur jusqu’au bout, jusqu’à cette singulière tige qui déclenche, tu en es certaine, le mécanisme qui se devinait sur la dernière embrasure. Accrocher d’abord les premières goupilles, et non pas les plus éloignées comme il aurait pu être d’usage, ou plus précisément commencer par les moins récalcitrantes pour finir, malgré le risque de bouleverser l’ensemble, par celles dont le ressort exige toute ta force. S’arcbouter comme s’il s’agissait de défoncer cette petite porte d’un ultime coup de davier. En la frôlant, l’outil te révèle une pernicieuse pointe que tu avais ignorée. Tu crispes tes doigts, frémis tout entière.

Le déclic était infime, mais il a résonné dans ton crâne à en ébranler tes tempes. Point de roulement d’engrenage pour propulser du poison. Le frisson de plaisir surgit dans ton dos, étreint ta nuque, remonte tes bras, explose à tes mains et sur cette dextre voluptueuse que tu désirerais faire danser devant tes yeux à la manière d’une fille d’auberge. L’excitation du succès prend des accents de cacophonie dans ton être alors que tu redécouvres le silence dans la salle de commandement. Seul le second souffle d’une respiration nasillarde et lente t’indique que l’Initié doit également somnoler.

Tu entrouvres les paupières. L’aube lève un voile blafard sur les contours de la pièce. Avec cérémonie et précaution, tu retires tes mains et tes outils de la façade, puis tu éprouves le mouvement du crénelage ornemental qui forme la limite du couvercle. Il cède sans un frottement, sans un bruit. Tu soulèves le battant.

Seule une fine baguette, blanche comme l’os et faite d’enchevêtrements semblables à du lierre, repose au fond du sobre compartiment. Tu tends la dextre qui ne masque en aucune façon le magnifique sceptre et tu l’attrapes.

Partie VI

2 Thoughts to “Des fourmis au bout des doigts”

  1. Très intrigant ce début ! J’aime beaucoup l’originalité de la 2e personne, ça apporte vraiment une touche particulière et je me demande si ça a une raison particulière pour l’histoire !

    1. Merci Marion.
      L’usage de la 2e personne du singulier faisait au départ référence à la mise en situation comme dans les jeux de rôle ou les livres dont vous êtes le héros. Puis elle a un rapport avec la chute et le caractère du personnage. Féral aime rester en retrait, ne pas être au centre pour mieux pratiquer son art, se débarrasser de son égo peut-être ?
      Ou peut-être est-ce une voix supérieure qui parle pour elle ?
      (Et sinon les commentaires sont globaux pour l’entièreté de la nouvelle au contraire des plateformes d’écriture)

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