IV
La rampe de pierre pour accéder à la porte principale de la citadelle luit sous les flammes mouvantes des torchères. La pluie fine qui se vaporise dans la nuit tout autour de toi masque les remparts, les tours et semble même nier l’existence d’un ciel. Tu te présentes à la guérite, près de la herse quand la cloche du beffroi résonne dans l’air saturé d’eau. Ta cape alourdie jalonne les corridors d’une trainée de gouttes à la suite du soldat qui te guide. Vous gravissez un escalier en colimaçon. Il te demande de patienter dans un vestibule sombre, puis disparait derrière une porte. Des éclats de voix percent à travers le bois. Tentée d’écouter, tu te rapproches lorsque le battant s’ouvre d’un coup sec, laissant apparaitre la silhouette massive de Kathryn de Vintemil. Elle t’empoigne par l’épaule et te pousse à l’intérieur.
Tout au fond d’une longue pièce se querellent plusieurs conseillers réunis devant un âtre flamboyant. Au milieu de l’assemblée, tu reconnais le bourgmestre à son poil roux, ses atours orgueilleux, et surtout à son menton et sa taille empâtés malgré une haute stature.
— Si les fourmis véhiculent ces moisissures, ne peut-on traiter les vergers d’où elles viennent ? demande-t-il à un vieil échevin.
Ce dernier, aux cheveux aussi blancs que l’ourlet d’hermine de sa tunique de conseiller, explique d’un ton plaintif que la mesure a déjà été prise, que la pluie en réduit les effets et que l’infestation des premiers greniers exige surtout qu’on les brule au risque d’alerter la population.
À leurs côtés se tient maître Simias qui arbore une pose obséquieuse tandis que ses regards ne trahissent qu’un mépris agacé pour ces bourgeois agités. À l’écart, l’homme qui te détaille de pied en cape alors que vous approchez n’est autre que Lobelle, le prévôt qui a ordonné ton châtiment. Chauve, le sourcil hirsute, les joues efflanquées, il crispe sa mâchoire épaisse d’une colère intacte à ton endroit.
La broche ornée de rubis que t’avait donnée son épouse, Miranda, n’a jamais été le fruit d’un larcin. En revanche, elle a éveillé une niaiserie incroyable dans ton être puisque tu l’avais épinglée sur ton habit, sans doute encore étourdie par les courbes replètes et crémeuses de ta conquête.
Le bijou révéla d’abord la véracité de vos ébats, jusque-là supposés, puis offrit un motif de condamnation qui n’entachait pas l’honneur du magistrat. Afin de pouvoir lentement te tuer durant ton emprisonnement, il avait fixé ta caution à plus de quarante florins. Il avait cependant mal estimé l’esprit de corps de la guilde et surtout la hargne d’Hogier contre la justice de la cité. Quand ta libération prochaine avait été acquise, il s’était empressé de rejoindre les geôles de la citadelle pour ordonner au bourreau de trancher cette main qui avait parcouru les vallons que lui refusait désormais son épouse. Ce doux velours chaud. Tu te leurres sans doute à ne pas croire que l’évocation de sa peau puisse réveiller quelques souvenirs de tes doigts.
— Messieurs, s’il vous plait ! tonne Kathryn de Vintemil alors qu’elle te pousse devant elle comme une forme de présentation.
— Qu’est-ce qu’elle fait là ? crache Lobelle.
— Elle s’occupera du coffre, rétorque la capitaine avant de prendre toute l’assemblée à partie. Honorables conseillers, nous en avons déjà débattu avant mon départ, et ce sont précisément ces amers constats qui l’ont précipité. Je reviens enfin avec le moyen de mettre un terme à ce siège.
— Êtes-vous bien sûr que ce coffre renferme l’artefact dont vous avez besoin, maître Simias ? s’émeut le bourgmestre.
— Monseigneur, minaude le gentilhomme aux yeux presque blancs. On nous l’a rapporté de l’ancienne forteresse de la Haute Chaussée. C’est là-bas que l’objet a été aperçu pour la dernière fois. Dans quel autre lieu sûr aurait-on conservé cet artefact précieux si ce n’est dans ce coffre légendaire ?
— Je répugne à l’utilisation de ce domaine des Arts ! proteste le vieil échevin d’une voix chevrotante.
— Je partage votre aversion, conseiller Galdérie, intervient Kathryn de Vintemil d’un ton brusque. Pourtant, nous y sommes, et maître Simias a été mandé par la régence pour nous éviter la reddition face aux barbares.
— Vous n’avez plus qu’à ouvrir ce coffre, ricane Lobelle, et quelle serrurière vous vous êtes choisie là ?
— Comment ça, cette reprise de justice ? s’exclame le bourgmestre.
— Mais il lui manque une main ! glapit le conseiller Galdérie.
— Maître Simias, en sa qualité d’Initié des Arts, m’a affirmé qu’il saura remédier à ce détail, tempère Kathryn de Vintemil.
— Ce tour de passe-passe tire précisément sa substance du domaine qui vous répugne, conseiller Galdérie, persifle Simias.
— Et si je disais non ? lances-tu au-dessus de l’assemblée. Ça pue la mort votre histoire !
Le sorcier sourit. Lobelle s’insurge que « la blague est bien bonne » tandis que Kathryn de Vintemil pivote vers toi telle une statue de pierre.
— J’ordonnerais au prévôt de te condamner immédiatement pour sédition ! dit-elle sans une once d’émotion.
— Ce sera la tête qui valsera cette fois, crache-t-il dans ta direction.
— N’ai crainte, dit Simias en venant te frôler de son souffle rance. Ne crois pas que je vais t’adjoindre une quelconque main dénichée sur un cadavre encore frais. J’ai remarqué que tu avais une mémoire tenace de la tienne, aussi me sera-t-il aisé de te la redonner le temps de ta mission.
Ses yeux froids fichés dans les tiens te divertissent de ce geste vif qu’il lance vers ton moignon. Un infime instant, tu imagines sentir l’effleurement d’une poigne sous laquelle tes doigts s’esquivent comme tu savais si bien le faire pour te soustraire à n’importe quelle échauffourée.
— Voilà ! piaffe-t-il. Nous ne pouvons que procéder ainsi pour que tu puisses user de tes talents.
Tu t’écartes de ses relents de mare croupie tandis que le bourgmestre déclare qu’il en a assez entendu et invite le prévôt à l’assister pour organiser les expropriations des greniers. Le vieux conseiller les suit avec quelques regards hantés dans votre direction. Tu songes à Armand.
Très intrigant ce début ! J’aime beaucoup l’originalité de la 2e personne, ça apporte vraiment une touche particulière et je me demande si ça a une raison particulière pour l’histoire !
Merci Marion.
L’usage de la 2e personne du singulier faisait au départ référence à la mise en situation comme dans les jeux de rôle ou les livres dont vous êtes le héros. Puis elle a un rapport avec la chute et le caractère du personnage. Féral aime rester en retrait, ne pas être au centre pour mieux pratiquer son art, se débarrasser de son égo peut-être ?
Ou peut-être est-ce une voix supérieure qui parle pour elle ?
(Et sinon les commentaires sont globaux pour l’entièreté de la nouvelle au contraire des plateformes d’écriture)