II

Hogier n’est pas revenu. Armand s’est couché sur une paillasse dans une alcôve du grand hall. La guilde somnole en ces heures diurnes. Tu ignores pour quelle raison tu relis ton carnet de croquis sur les mécanismes des grands maîtres artisans. Tu te sens sur le point de tapoter le bois de la table. L’impatience habite ta dextre dès que tu t’absorbes à une tâche intellectuelle ou passive, aussi détestes-tu ce rôle de guetteuse qui t’incombe désormais. Chaque fois que tu surveilles cette porte défilée vers les appartements du bourgmestre, sur la citadelle, ton bras s’abandonne le long de ta cuisse, ta paume frôlant la toile de ton habit. Le fourmillement finit alors toujours par revenir au bout de tes doigts, dessinant la chair absente, infiltrant les articulations perdues jusqu’au poignet. La mémoire de cette main te hante chaque jour depuis que le bourreau te l’a sectionnée d’un coup de hache.

Les échevins tolèrent les larcins et même certaines passations de richesses dans cette cité. Tout est question d’équilibre. Ils savent qu’ils doivent ménager le petit peuple ou certains escrocs qui font tourner tous les rouages du quotidien. Que l’on touche à l’honneur du pouvoir et les membres volent.

Pourtant, la peau de soie dans le corsage de la belle Miranda n’est pas la sensation qui obnubile tes nuits. La posture de tes doigts sur les outils ou tes mouvements dans les entrailles d’une serrure sont les rêves que tu répètes à l’infini dans l’obscurité. Mieux vaut ne pas voir pour éprouver ce souvenir. L’art du crochetage se maîtrise dans le royaume des ténèbres, humblement. Tu travailles toujours les yeux clos, à l’écoute, le toucher en alerte. Tu sais prendre du recul pour mesurer tes gestes, ne plus t’enfermer au centre de toi-même, mais te tenir un pas en arrière, un peu au-dessus, pour mieux observer tes mains à distance. Ta main.

À droite, ton majeur et ton annulaire pouvaient maintenir seuls une clef de tension. Au-dessous, le pouce et l’index se joignaient alors dans une étreinte souple sur le crochet. Sur la pulpe de tes doigts, tu sentais la résistance des goupilles, estimais le besoin de pression, puis ton poignet savait s’effacer d’une inflexion pour céder la place à un dernier davier si nécessaire. Que pourraient espérer tes yeux grands ouverts sur toi-même désormais ? Et cette main gauche, seule ? Ouvrir quelques serrures parmi les plus faciles si tu t’entraines encore, mais que passe un coffre de maître, un Calgunny ou un Donbarcht, sous ton unique main et ton regard étriqué, et tu serais bien incapable d’insérer tes outils dans leur fente mystérieuse, alors imaginer les crocheter s’avère une belle ravauderie !

L’éclat d’une lame surgit soudain devant tes yeux, traverse l’illusion de ta dextre et se plante dans le bois. Isignia, les traits aiguisés autour de son habituel sourire carnassier, se gausse de ton esquive superflue.

— Pourquoi perds-tu ton temps sur tes schémas ? T’es même pas foutu de passer le balai correctement.

— La paix, Isignia !

— Si tu ne surveilles plus à la citadelle, tu vas faire le guet pendant qu’on tire du grain au silo de la côte, cette nuit. Tu peux pas me refuser avec tout le métal que tu nous dois.

— Je ne le dois qu’à Hogier. C’est lui qui a payé ma caution de sa seule bourse.

— Et c’est moi qui m’occupe des siennes, alors tu ferais bien de te remuer ou bien l’on trouvera un autre moyen d’obtenir retour sur investissement plus rapidement.

Elle laisse courir un regard langoureux vers la couche d’Armand. Depuis la table, tu distingues l’échancrure de sa chemise sur sa gorge blanche, les traits fins de son visage basculé sur le côté, ses boucles cuivrées qui épousent une pelisse sale. Il tousse.

— Quoiqu’il faudrait drôlement l’engraisser et l’apprêter pour qu’il présente à peu près bien ton frangin ! persifle-t-elle.

Tu attrapes le poignard fiché dans le bois et te redresses d’un bond pour lui faire face. Elle lève les sourcils et sourit.

— Et où crois-tu pouvoir fuir si tu me plantes ou si tu règles pas tes comptes avec la guilde ? Au-delà du lac, tout au bout du Brôme, à la capitale ? Ou vers les cités du Nord ? Encore faudrait-il franchir les lignes ennemies… Mais vas-y, je te regarde !

Tu resserres ta poigne sur le pommeau, mais la seule réplique désirable pour assouvir ton mépris serait cette gifle qui tremble sur ta paume absente.

Tes yeux s’attardent sur sa face moqueuse quand les battants du hall s’ébranlent d’un coup violent. Deux soldats pénètrent la pièce, puis se postent de part et d’autre de la porte. Une petite troupe stationne dans la cour. Deux silhouettes se présentent dans l’encadrement, l’une chatoyante, l’autre sombre.

La femme qui s’avance en premier porte une cape pourpre ornée de beaux rubans. Un imposant plastron lustré apparait sous la riche étoffe. Sa chevelure brune se tresse en un casque dense sur l’arrière de son crâne, puis descend le long de son dos musculeux. Ses yeux noirs comme le jais te détaillent sans que tu en éprouves de l’embarras. Tu peines à imaginer Kathryn de Vintemil à la guilde. Pourtant, son épée au côté ou cette cicatrice qui lacère sa peau tannée de son sourcil jusqu’au coin de sa bouche ne peuvent tromper un habitant de Gaffa. Depuis huit mois qu’a commencé le siège, la cheffe de guerre a su organiser les défenses d’une main de maître. Personne n’ignore sa carrure imposante, son visage franc et griffé ou cette crinière épaisse.

 Tout de noir vêtu, le vieux gentilhomme qui la suit ne lui arrive pas à l’épaule. Sous la capuche de sa tunique brodée, un bandeau d’argent ceint son front anguleux. L’ombre de ses sourcils creuse des orbites profondes où luisent des yeux limpides comme un torrent de montagne. Sa bouche fine se suspend en un frétillement de sourire qui ne s’affirme pas.

— Es-tu celle que l’on prénomme Féral ? demande Kathryn de Vintemil.

Tu hoches la tête, le poignard déjà bas, tandis qu’Isignia s’efface. Les ombres de la guilde remuent imperceptiblement tout autour du grand hall, dans les alcôves, sur la passerelle circulaire qui surplombe la pièce et au-delà de la porte vers les communs. Armand, plus malhabile que les autres, peine à dissimuler l’inclinaison progressive de son visage vers la scène.

La militaire tire une chaise, s’assied et t’invite à l’imiter d’un geste raide. Tu t’attables en fermant ton carnet de notes, puis y déposes la lame et ta main par-dessus. L’homme reste debout derrière elle. Ses yeux cristallins te détaillent, glissent le long de ton bras, puis s’étrécissent lorsqu’ils s’attardent sur ton moignon. Une sensation désagréable circule jusqu’à ta poitrine en même temps qu’un effluve de moisi emplit l’air. Isignia a disparu dans les ombres.

— Es-tu bien l’artiste du crochetage qu’on dit mêlée au dépouillage de Mertelon, le négociant d’étoffes, l’année passée ?

Un frémissement parcourt la pièce. Les pensionnaires sont à l’écoute.

— Cette histoire est une mascarade !

— Pourtant quelqu’un a maîtrisé les gardes de la compagnie du Brôme et le coffre de Mertelon a été visité ! Des témoignages de gens de bien me l’ont confirmé.

— Personne n’aurait pu déverrouiller ce coffre sans la clef.

— Ah oui ?

— C’était un Calgunny ! Du maître artisan lui-même.

Elle jette un œil vers ton carnet que tu écartes malgré toi.

— J’en ai bien conscience, reprend-elle. Le maître l’avait appelé l’antichambre en raison de sa serrure bien particulière. Il ne doit pas en exister plus de quatre à travers tout le royaume. Mertelon l’avait acquis, chez lui, à la capitale et comptait sur son inviolabilité pour transporter une année de négoce réalisée au port de Gaffa.

— Certes, le coffre, lui, n’est pas une légende.

— Es-tu celle qui le crocheta ?

Tu écartes les bras, la main gauche agacée, une sensation identique, mais plus outrageuse à droite, le moignon pointé vers elle.

— Je vois pas comment ! ricanes-tu.

Le gentilhomme regarde l’emplacement de tes doigts fantômes, puis sourit d’un air entendu.

— Un mot de ma part au prévôt Lobelle et il te fait trancher un second membre si tu continues de te moquer de moi, rétorque Kathryn en se levant. Tu possédais encore tes deux mains lors du vol et tu étais la meilleure artiste de Gaffa. Tu l’es toujours.

— Mettons ! concèdes-tu. Que me veux-tu ?

— Nous avons un coffre en notre possession que nous désirons ouvrir, déclare-t-elle alors qu’elle s’éloigne de la table. Un Calgunny !

— Je ne peux plus crocheter un Calgunny, lances-tu.

— Je suis persuadée que tu le peux encore. Mon hôte, maître Simias ici présent, t’y assistera, ajoute-t-elle avec un geste vers son compagnon demeuré face à toi.

Tu ne retiens guère ton ricanement alors que tu évalues ses doigts tortueux et cet infime tremblement que tu devines dans ses membres de vieillard.

— Je ne toucherai pas à ce coffre, susurre-t-il. En revanche, la mémoire que tu gardes de ta main amputée va nous aider.

Kathryn se plante au-dessus de la paillasse d’Armand dont la tête ne cesse d’osciller sur le côté.

— Tu seras généreusement rétribuée pour ce service, poursuit-elle en étudiant d’un regard intrigué le visage d’Armand. Cinquante florins d’or. Et tu pourrais même devenir la légende du siège de Gaffa au même titre que moi. Tu pourras surtout soigner ton frère.

Tu t’es déjà levée et approchée d’un pas rapide. La face d’Armand suinte de fièvre. Ses lèvres remuent, tendues dans un murmure inaudible. Tu écartes ses mèches collées sur son front. Il est brulant.

— Nous t’attendons ce soir, chez le bourgmestre, quand le fantassin de métal frappera la cloche au beffroi, ordonne-t-elle alors qu’elle se dirige vers la porte.

Maître Simias lui emboite le pas d’une démarche sinueuse.

Alors que tes collègues commencent à sortir des ombres pour t’entretenir de cette visite, tu te précipites pour chercher de l’eau dans les cuisines et reviens vers Armand muni d’un pichet et de linges. Ignorante des questions, tu écartes sa chemise, humectes sa peau, caresses son front, puis tu finis par le prendre dans tes bras pour t’oublier dans le parfum acidulé de son cou.

Partie III

 

2 Thoughts to “Des fourmis au bout des doigts”

  1. Très intrigant ce début ! J’aime beaucoup l’originalité de la 2e personne, ça apporte vraiment une touche particulière et je me demande si ça a une raison particulière pour l’histoire !

    1. Merci Marion.
      L’usage de la 2e personne du singulier faisait au départ référence à la mise en situation comme dans les jeux de rôle ou les livres dont vous êtes le héros. Puis elle a un rapport avec la chute et le caractère du personnage. Féral aime rester en retrait, ne pas être au centre pour mieux pratiquer son art, se débarrasser de son égo peut-être ?
      Ou peut-être est-ce une voix supérieure qui parle pour elle ?
      (Et sinon les commentaires sont globaux pour l’entièreté de la nouvelle au contraire des plateformes d’écriture)

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