Postlude
Une résolution invincible palpite. Comme si elle s’extirpait d’un sommeil naturel, elle sort de la biostase cinquante années avant Campion 8. La résonance qui lui parvient de la sonde emplit son caisson. Le plateau la soulève hors du bain de lait, pourtant elle ne bouge pas un muscle. Elle n’ouvre pas les yeux. Elle embrasse et assimile tout du vaisseau, de ses ordinateurs étincelants d’or, cachés dans leur cuve obscure, des êtres endormis, et même d’Anastasion dans son battement de qubits, de chiffres et de nombres qu’elle peut superposer, subdiviser ou doubler, multiplier à loisir. Il pulse dans un écrin de zéros ou de uns, si risible, qu’elle ne doute pas un instant de pouvoir l’altérer sans effort. D’une onde, elle plonge dans l’amplitude de ses probabilités, puis comprend comment l’intrication quantique fera le reste en corrélant toutes les particules. Alors elle le recompose. Dans le même mouvement, elle livre aussi une musique de sa propre âme en projetant sa plasticité dansante dans le ballet de données des archives, jusqu’à en modifier la référence. Après cette toccata si habile, elle aurait pu quitter son caisson que l’IA l’aurait reconnu comme la plus parfaite humanité, ou son avenir plutôt.
En revanche, elle attend avant de juguler son programme de préservation de la biostase et songe : six-cents colons dans six-cents caissons au bain de lait, vibrant d’une technicité encore valable pour plus d’une cinquantaine d’années. Ce réservoir permettra de nombreux siècles d’exploration. Trente-mille-cinq-cent-quatre ans, avec les cuves de secours, pour être précis. Il suffisait de pousser le système à recycler la gelée d’hypersommeil pour constituer la mer nourricière de son arche.
L’opération se déroule alors très rapidement. Elle localise les ondes delta émises dans le premier caisson, de la première allée des colons. Elle les pince, les frappe, les secoue jusqu’à une fréquence extrême. Un voyant s’allume sur le pupitre central pour signaler la mort du sujet et avertir du lancement de la procédure de terminaison. Anastasion ouvre la trappe, le corps dégouline vers la grille dans la cascade du bain de lait. Les tuyaux recueillent la précieuse gelée, l’enveloppe biologique est déshydratée, puis les conduites s’agencent pour mener le résidu hors du vaisseau. Le sas extérieur ne produit aucun bruit dans le vide sidéral quand il coulisse. Mais un des composants, lui, émet un infime grésillement. Elle décide d’optimiser sa tâche en fonction du réseau d’évacuation, glanant les colons au gré des étagères et des allées. Le processus ne dure que six minutes. Six minutes d’une fugue enjouée d’appels d’air, de trappes qui s’écartent, de viscosité, de chocs, de succions, de glissements et de clapets qui se réenclenchent finalement sur le silence.
Elle hésite le temps de quelques battements de cœur, puis poursuit l’opération sur les alvéoles de l’équipage en épargnant le caisson numéro un et le caisson numéro trente-deux. Trente-mille-cinq-cent-quatre années divisés par deux ménageaient encore une portée confortable. Elle avait statué que l’harmonie génétique qu’elle espérait pour Emery et Aurèle, dans trois siècles à peine, leur permettrait d’engendrer une nouvelle espèce à partir d’un unique couple. Les autres n’avaient jamais appartenu qu’à un troupeau de toute façon.
Alors seulement, altère-t-elle définitivement les règles de terminaison de l’IA afin que jamais elle n’ose se prononcer sur le destin ni même sur la nature de ses enfants. Ensuite, elle compose pour eux une symphonie dans laquelle la déclamation de Campion 8 donne la tonalité et le tempo.
— Sais-tu que c’est lorsqu’il dort qu’un jeune individu grandit ? Tu avais raison, Aurèle, c’est une berceuse !
Elle décide de s’assoupir sans délai, percevant simplement une impatience frétiller dans son esprit. Bientôt, elle s’éveillerait à nouveau, en orbite de sa future planète, du nom de son aïeul, et laisserait ses protégés poursuivre leur chemin vers leur destinée. De son côté, elle descendrait dans cette cavité où repose la sonde, sous ce dôme épais où les blanches créatures au rose de leurs branchies s’assemblent. Là, elle se joindrait enfin à elles et à ce chant qui l’avait fait naître.
« Sous le dôme épais
Où le blanc jasmin,
Ah ! descendons
Ensemble ! »