Interlude
Lakmé se lève d’un bond dans le petit espace de ses quartiers. La lueur tamisée de l’écran en ébauche à peine les contours, aussi l’endroit ressemble-t-il à un cocon au milieu des ténèbres. Elle vient encore d’imaginer la présence d’un de ses pairs, dans son bain de lait, comme s’il avait été allongé sur sa couchette, à deux pas d’elle. La capitaine Garbot, peut-être, la biostasienne en second, Kerem, ou bien Aurèle. Ce phénomène s’est produit de nombreuses fois ces derniers temps. Un réseau complexe de vibrations semble soudain habiter l’air, comme une conscience à ses côtés. Elle se masse les reins, écoute et réfléchit.
Avec l’aide d’Anastasion, elle travaille sur les données de son hypersommeil depuis vingt et un jours déjà. Elle avait échappé d’un rien à la mort par terminaison. Un long frisson l’avait parcourue quand elle avait découvert cette option dans le flux décisionnel de l’IA. Cette procédure aurait été aussitôt suivie par l’évacuation de sa dépouille dans l’espace. Il s’en était fallu de peu. D’une longueur de fréquence cérébrale à vrai dire.
Aujourd’hui, ses conclusions autorisaient une terrible démarche qui réveillait une forme de soulagement, pourtant. Le temps pressait, car il ne lui restait plus que dix-neuf jours avant qu’Anastasion n’élimine, d’une action sur sa puce sous-cutanée, cette espèce d’intrus qu’elle était devenue. Ainsi s’organisait le strict protocole.
Tout ce temps, elle s’était souvent trouvée ébranlée jusqu’à la moelle, à demeurer assise ainsi, concentrée sur des données. Seule. Était-ce le trop grand silence, qu’elle sentait pourtant empli du cliquetis grave des composants électroniques, qui lui rongeait la couenne ? Chaque seconde, dernièrement, elle s’avouait avec dégout que la caresse d’une voix humaine lui manquait. Elle avait écouté beaucoup d’arias ancestrales, tirées de ses répertoires personnels, augmentant les décibels au point d’éprouver l’aigu des cordes vocales dans le frémissement de ses poils et sur son épiderme. Elle avait entretenu son corps, selon le protocole, se saoulant à l’extrême de son souffle haletant, du rythme de son cœur qui pulsait, qui poussait le sang par à-coups, s’entêtant du frôlement dans ses artères, du frottement des molécules d’oxygène sur les alvéoles de ses poumons. Enfin, dans quelques heures, au commencement d’un nouveau jour, elle ne serait plus seule.
Elle ouvre la porte et s’engage d’un pas claquant et cadencé sur la grille de la coursive jusqu’à l’espace-alvéolaire de la biostase. La phase nocturne donne au hall une allure de grotte organique. Les caissons luisent à peine avec des reflets visqueux, tels des œufs d’amphibien. Ils couvent dans un bourdonnement palpable. Elle s’approche du numéro trente-deux au bout de la passerelle. Sans une hésitation, elle actionne le plateau pour placer le sujet en mode observation. La lumière augmente. La silhouette d’Aurèle s’élève doucement, puis une onde courte vibre à la surface et rend le bain de lait limpide. L’apparence de son visage s’en trouve brouillée, pourtant Lakmé reconnait ses traits robustes avec satisfaction. Son corps se dessine dans les vaguelettes. Il ressemble à un axolotl leucistique. Blanc. Ses lèvres paraissent écorchées ; tout comme le pli de ses paupières ou l’orifice de ses narines, ses tétons ; un vieux rose incongru sur ce corps immaculé. Lakmé serre les poings. Son expression se durcit. Elle s’agace de se tenir de nouveau plantée devant ce caisson pour pouvoir le contempler. Elle consent à la délectation esthétique de cette enveloppe charnelle, mais elle n’est pas venue ici pour ces futilités.
S’il était conscient, il lui dirait qu’en toute chose, elle s’avérait une esthète. Elle lui reconnaitrait alors un peu de jugeote et d’indulgence éclairée, ce qui la mettrait encore plus en colère. Leur duo fonctionnait parce qu’il savait rester passif, le récepteur de ses idées à elle, l’observateur de ses réflexions et de son travail. Il n’avait pas la formation pour davantage. Il pourvoyait les circonstances matérielles sur le vaisseau tandis qu’elle composait, programmait leur potentiel avenir à tous. Chacun sa place. Le numérotage des caissons était censé indiquer clairement le degré d’importance de chacun dans la mission. Tout le monde en connaissait l’implication tacite. Pourtant, elle avait découvert avec stupéfaction que le membre de l’équipage trente-deux endossait le rôle de suppléant à la capitaine du transfert, viendrait-elle à mourir lors de la biostase. Elle avait alors lu tout son dossier et compris qu’il n’était pas aussi inculte qu’il l’avait laissé paraitre. Cette mascarade l’irritait plus qu’elle n’osait se l’avouer.
Désormais qu’elle avait saisi les tenants et les aboutissants de sa situation, elle allait justement lancer la procédure d’éveil sur le caisson numéro un, comme l’autorisait le protocole. Mais par habitude, elle aurait préféré voir Aurèle ouvrir les yeux plutôt, pour qu’il écoute son exposé, sans s’autoriser ni même sans pouvoir juger des risques qu’elle avait pris. Tout du moins l’avait-elle cru jusqu’à présent.
Lakmé se détourne de l’écrin de lumière et remonte l’allée vers la couche de la capitaine Emery Garbot, y jette un coup d’œil, puis accède au pupitre central. L’ordinateur exige trois confirmations. Lakmé justifie à chaque étape les conditions nécessaires au protocole. Enfin, elle peut lancer la procédure d’éveil sur le caisson.
Le tube s’illumine, le plateau s’élève. La physionomie longiligne d’Emery Garbot apparaît tandis que l’onde se crée à la surface. Le bain de lait se retire sur une dizaine de pouces. Sa poitrine tressaille à peine, puis se gonfle d’une inspiration lente. Lakmé s’assied au pupitre et observe. Elle ne lui parlera que lorsqu’elle se tiendra devant les casiers de réveil. Avant, elle risquerait de provoquer un évanouissement.
À l’instant où Emery ouvre les yeux et bouge, le capot se soulève, et un panneau coulisse sur le côté. Une ligne s’éclaire au pied du caisson et s’étend au sol vers la zone de réveil. Lakmé la regarde s’éloigner en titubant. Le système d’aspiration sous la grille recueille la moindre trainée de gelée blanche de son sillage. Lakmé décide de lui laisser trois bonnes heures. Elle cherche dans ses répertoires un opéra qui conviendrait et lance Tannhäuser.
L’histoire qui y était narrée s’avérait étrange. Malgré les études de l’Institut, tout ne faisait pas sens. Un homme nommé Tannhaüsser vivait depuis sept années auprès d’une femme du nom de Vénus, peut-être l’incarnation du concept de divinité. Il semblait l’aimer, mais il voulait la quitter :
« Que le feu, versé par toi dans mon cœur, s’élève, flamboie et brille pour toi seule.
Oui, vaillant contre tout l’univers, je serai désormais ton champion impavide.
Mais il faut que je retourne dans le monde terrestre ;
Auprès de toi, je demeure un esclave soumis ; j’aspire maintenant à la liberté, la soif de liberté m’est venue.
Je veux entrer dans tous les combats et toutes les luttes, dussé-je y trouver la mort et la défaite : voilà pourquoi je dois fuir ton empire !
O Königin ! Göttin, lass’ mich ziehn ! Ô reine, ô déesse ! Laisse-moi partir ! »
Lakmé regarde le caisson d’Aurèle un moment. Depuis le pupitre, elle ne discerne le logisticien que d’un étrange point de vue en enfilade ; ses pieds blancs en premier plan, puis ses jambes et son tronc, et enfin le dessous de son épais maxillaire inférieur. Elle appuie sur une commande et le plateau redescend dans les profondeurs du bain de lait.