Ouverture
Les humains ne sont pas destinés à coloniser l’univers, songe Lakmé une fois postée face à la baie du pont principal. L’ouverture noire livre l’habituel abîme piqué d’une unique pointe aveuglante, droit devant. Elle tressaille en laissant échapper la couverture, attribue ce frisson à un peu d’humidité restée sur sa peau, puis se penche vers la console. Elle glisse un doigt tremblant sur l’écran. Elle fait défiler les répertoires de musiques archaïques et lance le duo des fleurs d’une composition millénaire que les érudits appelaient opéra. Elle en portait le nom, Lakmé, mais elle ignorait pourquoi. Ses parents avaient simplement dû s’inspirer de banques de données humaines pour dénicher quelque chose de singulier. De son côté, elle l’avait découvert avec une pointe de fierté alors qu’elle s’était attelée à écouter tout ce dont disposait l’institut Archaeus.
Elle accroche ses pensées aux paroles des deux cantatrices. Lakmé n’avait jamais compris pourquoi elles conversaient d’abord d’une drôle manière, entre discours et chant. Pourtant, ces déclamations la saisissaient chaque fois tout autant que le reste. L’une des femmes évoquait la beauté d’un environnement sauvage tandis que l’autre cherchait à évaluer les émotions de sa compagne. Enfin, elles chantaient et les oscillations de leurs voix s’enchevêtraient à celles d’étranges instruments dont l’humanité avait tout oublié.
Lakmé abaisse les paupières pour tenter de calmer le tremblement. Elle expire profondément, puis maîtrise son souffle sans un bruit alors que le flot de musique s’éloigne dans le vaste enclos déserté du vaisseau. Dans les coursives vides, le son se réverbère sur les parois froides. Dans l’obscurité, il cogne sur des sas fermés, puis s’immisce au-delà de la porte du secteur de biostase, resté ouvert. Il se répand dans l’air, désormais atténué et distant, telle une berceuse apaisante.
Sur la passerelle, les couches alvéolaires de l’équipage s’organisent en deux demi-cercles autour du pupitre principal. En dessous, dans un hall gigantesque, se dressent les allées d’étagères empilant les colons dans leur sommeil multicentenaire. Bien que la phase diurne suive son cours, chaque unité n’éclaire l’endroit que d’une lueur bleutée de veilleuse. Seul le caisson de l’ingénieure en eurythmie laisse échapper un cône acéré de lumière, car il est ouvert et vide. Ce cocon ovoïde abandonné est celui de Lakmé Conlin. C’était là qu’elle s’était éveillée au moment du changement dans le cycle circadien, s’extirpant avec peine du bain de sa couche. Un encart continue de clignoter sur une des consoles. Il indique que le système a procédé à une sortie de biostase d’urgence du caisson numéro huit, pour cause de dysrythmie indéterminée. Lakmé le visualise encore parfaitement comme s’il était sous ses yeux.
Enveloppée dans une couverture de réveil dorée, elle se love sur un siège du pont principal à présent. Elle s’efforce d’arrêter de grelotter. Elle songe avec désillusion que son prénom signifie par ailleurs « née dans le lait », en sanskrit, une ancienne langue humaine. Sous la douche, elle avait peiné à chasser la précieuse gelée blanche de sa peau sombre, demeurée grise par l’immersion prolongée. Pourtant, retrouver les contours de son corps avait été un moment délicieux où le chuintement vibrant de l’eau avait épousé sa chair de doux frétillements chauds. Elle s’était laissée renaître sans s’apercevoir qu’elle était seule. La panique ne l’avait saisie qu’à l’instant où elle s’était tenue devant les casiers de procédure de réveil, seule, et dans le plus grand silence. Réveillée et seule. Elle avait attrapé une couverture et était retournée en courant sur la passerelle où dormait encore tout l’équipage. Elle avait lu le message d’alerte et en avait compris les implications. Pourtant aucune pensée rationnelle n’avait pu l’empêcher de se ruer vers le pont principal pour en être certaine, puis de lancer ce morceau d’opéra qui peut-être la calmerait.
« Sous le dôme épais
Où le blanc jasmin
À la rose s’assemble
Sur la rive en fleurs,
Riant au matin
Viens, descendons ensemble. »
Les voix cristallines du duo des fleurs meurent dans une dernière ondulation. Seule demeure une infime vibration à peine audible qui court dans chaque machine, au cœur de chaque ordinateur, le long de toutes les conduites, de toutes les parois du vaisseau. Lakmé se lève d’un mouvement brusque.
— OK, ma vieille. Tu es la plus à même d’analyser cette dysrythmie indéterminée. Pourvu que je n’ai pas fait de connerie ! ajoute-t-elle dans un souffle.
Elle quitte le pont principal d’un pas vif avec l’intention de reprendre la procédure normale de sortie de biostase pour s’assurer que son corps, au moins, tiendrait le choc.
Après avoir démarré le programme de réveil de sa puce sous-cutanée, qui testerait toutes ses fonctions vitales, elle ingère le pack nutritif censé permettre aux muscles de renouer avec une réelle motricité et au système digestif de se relancer en douceur. Elle s’agrippe quelques instants à son casier pour respirer lentement, tant le haut-le-cœur lui fait craindre un malaise. Passée la nausée, elle informe Anastasion, l’IA du vaisseau, de sa présence pour une durée non spécifiée afin qu’elle enclenche les routines journalières adaptées, ainsi que le mode croisière sur le mess et le carré de l’équipage. Elle rejoint ensuite ses quartiers au plus vite pour se mettre au travail.
Si elle réglait le problème et qu’elle rebootait son caisson immédiatement, passée la période de latence pour son corps, elle pourrait repartir en hypersommeil dans six jours environ. Elle vérifie la date du journal de bord et se convainc qu’ainsi dans deux-cent-quinze ans, quand ils se réveilleront tous pour de bon, à l’approche de Campion 8, cette infime insomnie ne serait qu’un mauvais rêve.
Elle ouvre le rapport de son activité cérébrale sur les cent-quinze années qu’a déjà duré le transfert, et commence à étudier les données avec minutie. Elle sait bien que l’hypersommeil n’est pas une mince affaire puisque sa tâche, en tant qu’ingénieure en eurythmie, consiste précisément à permettre au cerveau humain de survivre à la procédure au-delà de la centaine d’années. Les humains ne sont pas destinés à coloniser l’univers, répétait sans cesse son professeur d’ondes neuronales à l’institut Archaeus.
Aux débuts des transferts spatiaux, les scientifiques s’étaient attachés à préserver uniquement le corps et ses fonctions vitales. Cet aspect de l’exercice s’avérait déjà assez ardu. Ce domaine n’appartenait pas à l’expertise de la docteure Conlin. Cependant, elle connaissait la théorie générale. Il ne s’agissait en aucune façon de suspendre la réplication des cellules ni leur mort programmée dans l’idée d’arrêter le vieillissement d’un individu. Car même si le bain de lait de la biostase protégeait des rayonnements ultraviolets, des radiations et du stress oxydatif en général, la sénescence des cellules jouait un rôle primordial dans la suppression des tumeurs ou la préservation d’un ADN exact. C’était même le maintien de cette division cellulaire qui permettait de perdurer au-delà des espérances humaines. Pourtant, la procédure la ralentissait tout de même de manière radicale, aussi les scientifiques comptaient-ils sur les gènes d’un urodèle, du genre Ambystoma, pour en décupler provisoirement le nombre et le potentiel.
— Un urodèle ? aurait bougonné Aurèle en la toisant de sa stature de colosse.
— Une salamandre, aurait-elle glissé avec un air moqueur et blasé. Un axolotl blanc aux étranges branchies roses, précisément.
Puis elle aurait poursuivi d’un ton professoral pour lui démontrer le sérieux du procédé.
— Alors que la mort cellulaire est mise sous contrôle durant l’hypersommeil, la capacité de dédifférenciation de l’Ambystoma permet de rendre nos cellules pluripotentes, c’est-à-dire capables de se multiplier à l’infini et de se comporter comme des cellules souches embryonnaires. En somme, notre propre réplication en mode exponentielle ! En phase d’hypersommeil, on est proche de la renaissance perpétuelle ! Pour ce qui est de nos cellules, tout du moins…
L’aurait-il interrogé pour comprendre comment le bain de lait garantissait le choix à la carte dans le génome des deux espèces, qu’elle aurait argué qu’il s’agissait d’une forme de transplantation cellulaire très technique qui n’appartenait pas à son domaine de compétences, et qui d’ailleurs ne l’avait jamais intéressée. Elle aurait poursuivi en statuant que le plus important était d’avoir la certitude que l’individu ne se réveillait pas en phase terminale de cancer ni en total effondrement génétique, qui consistaient, dans les deux cas, en les mêmes ultimes souffrances.
Aurèle la laissait souvent le repousser dans les retranchements de son ignorance de logisticien, car il adorait par ailleurs l’écouter parler de son expertise à elle, de cette forme de musique de l’âme si essentielle à la survie de l’humain.
Dès les débuts des transferts spatiaux, l’humanité s’était donc allouée les gènes de cette espèce d’urodèle disparue depuis longtemps. Et tout s’était bien passé. Jusqu’à ce que la durée de l’hypersommeil dépasse environ la centaine d’années. La fondation d’Horizon 3 avait été très mouvementée, mais les biostasiens avaient imputé ces difficultés à des erreurs commises lors de la sélection des colons et à un contrôle trop lâche de leur système hormonal. Pourtant, la fastidieuse progression en pas de deux à travers l’espace sidéral, la coercition constante de la gestion des naissances et de la politique eugéniste, ou les échéances exprimées en siècles auraient dû inciter à creuser un peu plus la question avant d’aller plus loin. Ainsi quand Horizon 4 avait été un échec total — six-cents colons et cent-cinquante-deux années de perdus — quand l’avenir même de l’humanité avait été compromis sur une planète proche du déclin, les scientifiques avaient dû rapidement tout réinventer, tant sur le protocole lié à l’exploration spatiale que sur le procédé de biostase.
Les colons morts en orbite d’Horizon 4 s’étaient bien éveillés à la fin du voyage. Tous sans exception. Presque aussitôt, les trois quarts d’entre eux étaient décédés sans qu’aucune pathologie biologique n’en traduise la cause. Le dernier quart avait permis à l’IA du vaisseau de collecter des données précises sur leur état et de les faire parvenir à Horizon 3. Plus aucun ne parlait. Peu étaient encore capables d’assurer des fonctions basiques comme la déglutition, la marche ou la préhension fine. Certains souffraient de forme d’hémiplégie non imputable à des traumatismes cérébraux ou autres tumeurs. Des enregistrements consultables dans les archives témoignaient même de comportements forcenés qui faisaient froid dans le dos. Ainsi, tout comme s’ils avaient été fous, leur inaptitude à survivre avait tenu au mutisme abyssal que l’hypersommeil avait engendré dans leur cerveau, demeuré pourtant rutilant d’un point de vue biologique.
Dès les premiers essais de biostase, les rapports avaient établi que l’activité cérébrale perdurait par des périodes de rêve. Les scientifiques avaient accueilli cet épiphénomène du sommeil comme un bienfait souhaitable qui confortait toute la démarche. La leçon apprise avec les données d’Horizon 4, c’était que le rêve s’étiolait jusqu’au silence. Quelque chose qui tenait peut-être à l’âme humaine finissait par se taire, elle aussi, alors le corps n’y survivait pas.
Passé le point d’orgue de cette révélation, le plus grand défi de l’humanité s’était résumé à tenter de répondre à une série de questions étranges : comment occuper le cerveau pendant la biostase ? Comment bercer notre esprit ? Comment nourrir l’âme humaine ? C’était ce récit des prémices de l’eurythmie qui fascinait le plus Aurèle.
Lakmé se trouve soudain divertie par le souvenir du brillant de ses yeux quand elle lui parlait de faire rêver l’âme humaine. Alors qu’elle finit de compulser une liste de relevés, elle se le figure tout à fait. Elle semble le percevoir par ondes dans le ronronnement sourd qui agite le moindre composant du vaisseau, de cet écran qu’elle scrute jusqu’à son caisson numéro trente-deux, empli de gelée blanche ; son front court affleurant à la surface du bain de la biostase, ses lèvres charnues et immobiles, son nez aquilin sans souffle, son corps massif aux contours devenus vagues dans le liquide visqueux et opalescent. Il demeure endormi comme les autres, réduit à cet état passif qu’il adoptait lorsqu’elle l’abreuvait de tous ces concepts complexes. Aurait-elle osé parler d’état végétatif pour se montrer un peu méchante ou tout à fait honnête ?
— Mais alors, l’eurythmie génère-t-elle une forme de rêves ?
Souvent, il laissait échapper ce même refrain d’interrogations naïves bien qu’elle ait toujours répondu par la négative. Sans doute parce qu’il était un peu trop rêveur lui-même.
— Non ! Je te l’ai déjà dit, c’est juste pour illustrer l’idée. Le plus pertinent serait de dire que l’on crée une oscillation propre à chaque cerveau.
— Une berceuse ?
— Si tu veux. Oui, ça peut le faire comme analogie ! On se doutait qu’il fallait jouer avec les ondes cérébrales. Les influx nerveux fonctionnent de façon rythmique. Les neurones s’activent ensemble telle une pulsation. Au départ, on s’est mis en devoir de créer des influx nerveux pour occuper le cerveau comme s’il avait eu à traiter un quotidien : simulation de motricité dans le cervelet, stimulation du cortex visuel, création d’ondulations dans les régions du réseau cognitif, dont le cortex insulaire antérieur, pour entretenir la conscience de soi, le tout emballé de souvenirs personnels de l’individu. Bref, on a voulu trop en faire. Les premiers essais ont été catastrophiques ! Alors qu’il avait fallu environ cent ans d’hypersommeil pour condamner les colons d’Horizon 4, les biostasiens sont parvenus à rendre leurs sujets fous en à peine six mois.
Aurèle semblait toujours apprécier cet aveu d’échec des érudits. Il se campait sur ses jambes, un peu incliné vers l’arrière, les bras resserrés sur son torse, puis son visage se fendait d’un lent sourire.
— C’est notre plasticité cérébrale qui nous a joué des tours ! Les connexions de notre cerveau sont dynamiques et évoluent constamment pour intégrer nos expériences. Alors le manque de finesse de notre stimulation électromagnétique a fini par engendrer des ondes gamma permanentes et par tout cramer en quelque sorte. Bref, on s’est dit, qu’une fois de plus, on allait repartir à zéro et travailler tout simplement sur la base de ces ondes cérébrales, sur le rythme. Cependant, de purs influx nerveux sans destinations se sont avérés tout aussi néfastes et une fois de plus, trop violents en eux-mêmes. Et pourtant, on ne générait que des ondes delta et thêta qui correspondent à celles du sommeil profond ou léger. Alors le professeur Campion a eu l’idée de laisser nos neurones continuer à créer ces ondes eux-mêmes, par l’unique neurostimulation d’un environnement sonore dans le bain de lait ! Par tous types de sons, de bruits, de vibrations, de musique évidemment. À force d’expérimentations, en fonction de la finesse oscillatoire d’un cerveau donné, il a assemblé, composé, mixé, équilibré des influx électriques, un rythme, une pulsation, un chant sincère, une mélodie de l’âme, une berceuse ! Oui, berceuse ! En fait, c’est exactement le mot juste, parce qu’il s’agissait précisément de ne pas trop en faire. Chut, doucement ! Il fallait murmurer à peine, chuchoter à l’oreille de notre conscience, lui susurrer par une litanie ancienne tout ce qu’elle connaissait déjà d’elle-même et de l’univers. C’est lui ! Campion. Tout ça, on le lui doit. Tu sais que c’est lui qui a créé l’institut Archaeus afin de centraliser toutes les données humaines antérieures à biosphère zéro. Sans lui, on n’y aurait jamais rien entendu. On n’aurait même pas eu le prélude d’un début de commencement d’eurythmie !
Aurèle aurait souri à pleines dents comme chaque fois que le nom d’Euphèbe Campion sortait de la bouche de Lakmé et qu’elle ne parvenait plus à parler sans perdre son souffle. Elle aurait détesté s’en rendre compte, bien trop tard, comme toujours.
Elle s’ébroue de cette sensation de le voir à ses côtés et se recadre d’une simple pensée : « je suis seule. » Elle se retourne vers l’écran, retrouve son dossier sonore en cours et lance la suite de l’opéra.